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Paul Cuvelier est considéré comme un des pionniers de la bande dessinée franco-belge, notamment pour avoir lancé une des séries phares des premiers numéros du journal Tintin, l'extraordinaire odyssée de Corentin Feldoë.
Line, jeune fille gracieuse mais volontaire est une autre de ses séries, trop méconnue à mon goût. Line constitue l'archétype du personnage de bandes dessinées des années 50 et 60, mais, au féminin ! Natacha et Barbarella ne sont pas encore passées par là et Line ressemble donc plus à un boy-scout en jupons. Elle n'en tient pas moins un discours féministe et présente une plastique et des tenues vestimentaires ambiguës pour l'époque : visage poupon aux joues un peu roses au départ, formes de moins en moins cachées ensuite.
Le piège au diable est publié en 1968, dans la collection des histoires du Journal Tintin. L'album fait 32 pages très denses et transpire le mystère et le suspense à chaque page : confrontée à des spéléologues bronzées et machos, Line arrive à se rendre indispensable, par ses talents d'infirmière, pour les accompagner à la rescousse d'un avion écrasé dans la montagne. Il ne faut pas trois pages pour que l'intensité dramatique du récit s'installe, les deux tiers de l'album se déroulant ensuite sous la terre et sous scène d'orage, plaçant le lecteur dans un sentiment proche de la claustrophobie que vivent les protagonistes. La scène du passage de siphon dans la grotte est restée dans mon esprit et inspirera Mitacq quelques années plus tard.
Autre curiosité : rappelez-vous qu'à l'époque, les histoires paraissaient par séquence de 2 ou 3 pages dans les hebdomadaire des jeunes de 7 à 77 ans. Faites ensuite l'exercice de vous attarder chaque fois à la dernière case de chaque page et vous y trouverez tantôt une réplique cinglante, tantôt un visage stupéfait de ce qu'il voit (et que vous ne voyez pas encore), tantôt l'annonce d'un danger imminent. C'est exceptionnel et cela donne au récit une densité et un rythme remarquables, qui poussent naturellement à acheter le numéro suivant.
Artiste et peintre à la fois, Cuvelier avait une passion pour l'art et l'académisme avant de donner ses faveurs à la bande dessinée, discipline hybride selon ses termes. Il en avait cependant saisi tous les codes et proposait un dessin effectivement très académique dont on pressent qu'il a été bridé pour rester sage.
De fait, quelques mois plus tard, sort Epoxy, fantaisie érotique scénarisée par un Van Hamme débutant et dans laquelle l'artiste peut enfin exprimer son talent pur et son amour des corps nus, femmes et chevaux réunis. Mai 68 passera ensuite par là et la bande dessinée prendra un nouveau visage, plus féminin, plus ouvert, moins conventionné. Le piège au diable porte les éléments de cette transition en plus d'être un remarquable récit. |