Amères saisons est le récit d'une déchéance, brutale, totale, celle qui va mener Etienne Schréder au tréfonds de l'alcoolisme. Et le lecteur, effaré, suit l'existence de ce petit fonctionnaire apparemment sans histoires, de la prison bruxelloise où il travaille jusqu'aux bas quartiers de Paris, Marseille ou Toulon dans lesquels il viendra s'abîmer en compagnie de personnages interlopes.
C'est sans doute dans ces voyages répétés qu'il convient de chercher la ligne de force du récit : une longue errance, rythmée par les cuites, les séjours en hôpitaux psychiatriques, les cures de désintoxication et les rechutes, une fuite, à travers la France et la Belgique, durant laquelle Etienne croise des paumés qui n'ont pas grand-chose de magnifique. Tout cela prendra fin au détour d'un comptoir quand l'auteur décidera que cette bière à moitié bue serait la dernière, réussissant ainsi à s'affranchir de cette lourde prédestination : "Je suis né alcoolique".
Mais qu'on ne s'y méprenne pas : Amères saisons n'est pas qu'une énième chronique des ravages de l'alcool. Au-delà des évocations de l'Antabuse et du delirium tremens (dans une description, d'ailleurs, particulièrement saisissante), c'est bien à une plongée dans l'âme humaine que nous convie l'auteur, en évitant l'écueil du romantisme de l'alcool et de l'ivresse. Certains narratifs témoignent ainsi de la longue et profonde introspection menée par Etienne Schréder : "Quant à me sentir coupable de les [ses enfants] avoir abandonnés ? Mais... J'avais tout abandonné ! La seule chose que j'aurais dû quitter était devenue l'unique moteur de mon existence."
Le récit est servi par un dessin en noir et blanc et de forts belles réussites graphiques, comme les pages 66 et 67 où Etienne, ivre, titube dans les rues d'une ville du Sud de la France, sous un soleil de plomb : le travail sur les ombres évoque à merveille les errances du personnage, à la limite de l'hallucination et de la folie.
Dans sa préface, François Schuiten parle d'Amères saisons comme d'un "livre rare". On ne peut que souscrire à cette opinion et ajouter encore quelques qualificatifs : émouvant, prenant, puissant. |