Celle qui réchauffe l'hiver est une belle bande dessinée. Surprenante, elle allie la mythologie chamane à un ton parfois léger, qui parle néanmoins d'un sujet dur : la famine qui frappe le peuple inuit avant l'arrivée de l'hiver. Sous couvert d'un récit réaliste, Pierre Place nous plonge en fait dans une épopée légendaire où les divinités répondent aux appels des hommes, où la nature dévoile ses créatures les plus mythiques et où les actions et les prières des hommes vont avoir des répercussions inattendues.
Malgré les incantations du sorcier, malgré les chasses de plus en plus loin et de plus en plus longues, la tribu n'a plus rien à manger. Déjà qu'en temps normal, la vie n'est pas facile sur la banquise, là ils courent à la catastrophe. Deux jeunes chasseurs sont alors désignés pour voyager avec les esprits, afin d'aller à la rencontre la Dame sous la mer pour tenter de l'amadouer. Anki et Tagak sont un peu apeurés par cette aventure mais en échange de coiffer les cheveux de la déesse, ils devraient avoir à nouveau de la nourriture jusqu'à la fin de l'hiver. Facile. Oui, mais... c'était sans compter que les deux nigauds iraient, par accident, interférer auprès d'un autre esprit. Commence alors une aventure jusqu'aux confins du monde.
Pour un premier album, l'auteur nous offre un conte très abouti. Surtout lorsqu'on sait qu'au départ ce n'était pas un récit complet, mais une succession d'histoires courtes. Découpé en quatre parties (zénith, crépuscule, nuit, aube), il relate la légende du nom d'Amaat ("celle qui réchauffe l'hiver") et de sa naissance, jour où le printemps revient après des mois d'hiver rude et sans gibier.
Pierre Place mélange très bien la réalité et la fiction, aussi bien dans le dessin que dans le scénario. Les esprits ont une place prépondérante dans la vie des hommes, et certains en sont même très proches. Les créatures animales sont représentées d'une manière légèrement surréaliste et les humains plus classiquement. La combinaison des deux, ajoutée à des couleurs aux dominantes bleues-grises pour la banquise et ocres-rosées pour les intérieurs, donne un album où la frontière entre le réel et l'onirisme s'efface, pour permettre à notre esprit de rêver de ces contrées glacées, où les plus beaux spécimens animaliers côtoient des êtres qui vivent en harmonie avec la nature. On tremble, non pas de froid, mais de palpitation jusqu'à la dernière page. Un beau moment de lecture. |