A Tahiti, Paul Gauguin est parti chercher un monde immaculé, éclatant de couleurs, habité par les premiers Hommes, purs et naïfs. Mais en 1891, la Polynésie est déjà gangrenée par la civilisation occidentale et l’artiste ne trouvera son paradis que par bribes, dans les bras d'une adolescente, dans ses rêves de découvreur de tikis de pierre, dans l'amitié d'un lépreux, dans les douceurs procurées par l'arsenic et la morphine. Sur place, il découvre le colonialisme et les guerres intestines entre Français, Américains et Australiens pour la suprématie des îles sous le vent. Insidieusement, le racisme, la maladie et le modèle de vie européen ont pénétré la chair des Tahitiens. Accroché à son rêve et refusant d’être déçu, Gauguin s'évertuera à peindre un monde qui n'existe déjà plus.
Li-An raconte l'homme parti se refaire une virginité au sein d'une culture violée et qui goûte le goût du fiel et du sang plus souvent que celui du nectar du Paradis perdu, plutôt que l’artiste en proie à ses pulsions créatrices. Bien sûr l’aventure et le romanesque comblent les points d'ombres et les entournures de la biographie du peintre, mais tout cela colle tellement bien à sa réputation que l'on pardonne aisément ces petites incartades. Le récit est vif, les personnages sont hauts en couleur (c’est le moins qu’ils pouvaient être, convenons-en !) et l’hommage met en lumière les paradoxes d’un homme moderne malgré lui.
Gauguin est un livre d’autant plus intéressant que son dessinateur a vécu à Tahiti et que l’île n’est pas traitée comme un simple décor, mais bel et bien comme le théâtre d’une tragédie... « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? », demande la célèbre peinture. Li-An ne donnera pas les réponses à ces questions, mais nous permet d’entrevoir pourquoi Gauguin se les est posées. |