Mojo, c'est l'alchimie réussie entre un faux biopic et une vraie bédé musicale, les deux registres étant souvent visités par la bande dessinée franco-belge avec plus de bas que de hauts et parfois dans un registre graphique esthétisant mais échappant de ce fait au "grand public". On pense par exemple aux travaux de Louis Joos. Ici, on peut espérer que l'oeuvre franchira le seul seuil des initiés.

 

On suit ici la destinée de Slim Whitemoon, chanteur de blues du Delta moyennement doué pour prêter son âme à une gratte, séducteur impénitent et décidé à forcer le destin en taillant le pavé jusqu'à Chicago, juste pour commencer. Destin qui le verra accompagner la plupart des grands noms du Blues de Robert Johnson à Blind Lemon Jefferson, en passant, à la fin de sa vie, par une tournée européenne dans la foulée de la sortie de l'album "King of the Delta Blues Singers", considéré comme un des albums les plus influents de l'histoire du blues - et donc du rock. On ne s'étonne donc pas d'y croiser Mick Jagger ou Eric Clapton, héritiers spirituels de la musique du diable. Entre ces périodes de gloire, le mojo de slim hésite entre poisse tenace et bonheurs furtifs. L'histoire, en somme, d'une vie de 'négro' traversant son siècle...

 

L'album fourmille d'anecdotes réelles (et expliquées, pour les plus évidentes d'entre elles, en fin de lecture). L'astuce des auteurs est ici de les distiller à petite dose et à travers le vécu ou la mémoire du héros. Cette technique narrative est plus fine que l'alignement historique ou rétrospectif de faits historiques liés entre eux par un vague fil rouge circonstanciel. On s'attache au héros, on rit, pleure et baise avec lui, puis on surprend son pied à battre le rythme ternaire plus ou moins rapide... Puis on met un CD de Sonny Boy Williamson en ne s'étonnant plus que cela ressemble à Rice Miller. Yeah, come on, let's boogie...

 

Venons à la mise en images : on retrouve avec plaisir le registre N&B exploré par le liégeois Georges Van Linthout, un auteur que j'appréciais beaucoup dans ses premières oeuvres walthériennes et dans d'autres essais très "ligne claire" (Lou Smog, par exemple) et qui s'est perdu (au scénario) dans des produits alimentaires comme Caméra Café. Mais si cela lui permet de sortir des travaux plus personnels, rejouissons-nous ! Signalons que ce n'est pas un coup d'essai puisqu'il explorait le même univers dans Conquistador en 2005. Le style graphique a gagné ici en maturité et colle à la peau du récit.

 

Pour ceux qui veulent aller plus loin et joindre l'audition à la lecture, la collection BD Blues est faite pour eux. Sans surprise, on y retrouve les deux auteurs à la signature de ce Mojo envoûtant. Je ne comprends d'ailleurs pas pourquoi ce type d'album ne joue pas davantage dans le registre multimédia en proposant, par exemple, un CD ou des téléchargements ciblés... Vivement l'album sensoriel complet, yeaaaaaaah man !

 


Chronique par
Chewbamike

Mojo
© Vents d'Ouest

Mojo
par Rodolphe & Van Linthout

Ed. Vents d'Ouest
25 mai 2011

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