Pour ses 50 ans, le journal Pilote nous offre un numéro "69 année érotique" et il fait bien. Qu'on se le dise, toutes les histoires de ce "spécial" parlent de cul mais aucune n'est érotique. Peut-être pour ne pas se retrouver à l'étage infamant des magazines pour adultes entre Hot Vidéo et Playboy. Cependant, c'est un vrai plaisir de déguster ces récits de Lauzier à Manara, de Pénélope Bagieux à Le Floc'h en passant par Brüno. Tendre, humoristique, salé ou sous forme d'hommage, chaque aventure est à boire jusqu'à la lie. Pour rire on préfèrera Diego Aranega ou Lindingre, pour la douceur Bouzard et pour l'alternatif Paul Pope.

Il faut savoir qu'en l'occurrence l'érotisme est ailleurs ; dans une illustration troublante de Mattoti, dans les dérangeants dessins de Blutch, chez le sourire d'une Caroline de Crumb ou l'alléchant fessier d'une Aline à vélo.

Et puis il y a les dossiers ; sur la sexualité et les sous textes des grands standards du rock, le balancement d'Elvis le Pelvis, sur la bd érotique au féminin, sur la perversité et les bizarreries du sexe dans le manga, Maruo y est cité, sur la censure... mais je ne vous ferai pas une liste exhaustive du contenu de ce collector Pilote car c'est à vous, lecteur, de le déflorer lentement.

 

J'aimerais pourtant saluer Alex Varenne, dont la simplicité du trait exalte si magnifiquement le corps de la femme, et pour son magnifique "Dessiner la femme", texte pensé, malaxé et si vrai que je vous en livre quelques phrases "La facilité est de dessiner les fantasmes des autres, mais il y aura toujours quelque chose de fabriqué voir d'hypocrite. Un dessinateur érotique doit aimer les femmes (...) mais il doit surtout bien les connaître ou du moins les fréquenter le plus possible. (...). Il doit être fasciné et amoureux du corps féminin, de ses formes, de sa chair, il doit l'avoir longtemps caressé pour que son trait devienne sensuel et caresse les formes qu'il dessine (...) Quand il dessine une femme, s'il n'a pas suffisamment senti, touché, caressé le corps féminin il ne va produire que des images désincarnées."

Merci Monsieur Varenne. Merci pour ce texte, pour ces quelques lignes, qui m'ont fait comprendre pourquoi je réagis si violemment à certaines séries, soi-disant érotiques, toujours vulgaires. Car il ne suffit pas de dessiner deux femmes nues se léchouillant pour qu'un émoi se fasse sentir chez vos lectrices, il ne suffit pas d'un homme nu aux tablettes de chocolat, non. C'est beaucoup plus compliqué, beaucoup plus ambitieux. Il faut posséder un réel imaginaire érotique, une puissance d'évocation dans le trait, dans les situations, pour provoquer un trouble, un fourmillement dans l'entrecuisse. Merci d'éclairer de cette façon tous ces faiseurs qui croient émoustiller alors qu'ils ne font qu'agacer.

 

Une dernière réflexion peut-être, c'est l'espace donné aux auteures dans ce numéro d'exception. Pour une fois, place est faite à la voluptueuse imagination féminine. Il est amusant de noter que la nouvelle la plus suggestive est l'œuvre de Johanna Shipper. Car quelle femme ne s'est pas caressée en attendant son homme, l'accueillant mine de rien, les joues encore légèrement rosies du plaisir qu'elle vient de se donner. Et la coquetterie de savoir qu'il ne se doute de rien, cet amant qui rentre à la maison, de ces frissons qui nous ont parcourus.

 

Entre pudeur et licencieux, rires et luxurieux, le sexe s'invite ici à toutes les pages et je propose d'applaudir généreusement Pilote d'oser redonner ses lettres de noblesse à un genre communément avili.

 


Chronique par
Low Valley

Couverture magazine Pilote le journal qui va et qui vient 69 année érotique Dargaud
© Dargaud

Pilote, Le journal qui va et qui vient
69, année érotique

Ed. Dargaud

2009

 
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