Polina est russe. Enfant, elle entre à l’académie de danse classique. Son directeur, M. Bojinski, est intraitable sur les exigences physiques et artistiques qu’il impose à ses pensionnaires. En vrai tyran, il est craint et respecté, il fait et défait les rêves de ses élèves. Entre Polina, élève douée, et Bojinski, inébranlable défenseur d’une certaine vision de la danse que certains jugent dépassée, le respect va s’installer et, malgré la complexité du cheminement artistique de la jeune femme, elle n’aura de cesse de revenir vers celui qui lui a appris à aimer son art pour ce qu’il a de plus fondamental, dégagé de tout effet de mode, de toute intellectualisation, de toute rhétorique.
Présenté comme ça, le dernier opus de Bastien Vivès fleure bon le cliché d’une autre époque. Et pourtant...
Pourtant l’écriture est belle, les personnages sont tellement épais qu’ils en sont palpables, l’histoire est prenante, les cadres superbes et l’émotion est au rendez-vous. Tous les écueils sont évités. Alors que demande le peuple ? Des dessins plus léchés et moins lâchés peut-être, mais il convient de reconnaître que cela ne gêne pas la lecture et n’altère aucune qualité de l’album : Vivès n’a pas à prouver qu’il sait dessiner. Pas tant comme un virtuose, mais comme un dessinateur qui saisit l’instant et retranscrit le sentiment provoqué par un mouvement, une courbe, une ombre, une vision fugitive. Et puis, le dynamisme de son trait sert à merveille le traitement de son sujet.
Il serait également trompeur de penser qu’il n’est question que de danse dans Polina. Si Vivès a choisi le poncif de la danseuse russe pour point de départ de son histoire, c’est peut-être (gardons-nous de trop nous avancer) parce que sa réflexion est plus globale, et que c’est le fond qui a imposé la forme : tout en équilibre, il déroule le parcours de sa danseuse avec justesse. De l’apprentissage de l'art à sa remise en cause, de la fascination pour les nouvelles expériences et de l’épanouissement personnel dans sa pratique, c’est finalement tous les artistes que Vivès dépeint à travers ses archétypes : la prometteuse Polina, le sévère-mais-juste Bojinski, madame Litvoski la directrice du théâtre, ou encore Mikhaïl Laptar le chorégraphe avant-gardiste.
Pour pinailler, on pourra trouver le livre un brin manichéen mais au final, nous ne pouvons que constater que Polina marque un tournant dans le travail de Vivès : le beau discours sur la création qu’il nous délivre laisse à penser que le jeune auteur vient de faire un grand pas vers la maturité. |