Pierre est un curé "de gauche". Il est cool. Il est drôle. C’est pas un prêtre, c’est un bonhomme.
Moi, c’est comme si j’avais un nouveau tonton. Un excellent, qui rit, qui chante, qui chatouille.
Tout part de là. De l’amour inconditionnel et de la confiance aveugle qu’un enfant porte à un adulte. De ce que cet adulte fera de cet amour, de l’acte ignoble qui en résultera.
Olivier a sept ans, c’est un petit garçon joyeux, entouré de ses grands-parents, catholiques fervents, et de ses parents baba cool, adeptes de l’amour libre.
Olivier a huit ans et il se baigne nu avec ses parents et leurs amis hippies, l’eau est fraîche, la nature est belle et Olivier connaît l’extase de la communion avec les éléments.
Olivier a neuf ans et ses grands parents lui présentent Pierre, un curé itinérant qui joue de la guitare. Pierre plaît à tous, même les parents succombent, c’est dire si Pierre c’est un homme bien !
Pierre c’est le lien entre la religion et la coolitude, c’est la réconciliation entre ses parents et ses grands-parents, Pierre c’est le papa qu’on aimerait bien avoir mais c’est mieux qu’un papa puisqu’il n’est pas notre papa justement ! Pierre c’est l’adulte qui sait tout, qui comprend tout, qui est un véritable ami et Olivier il est hyper fier d’avoir un ami adulte aussi cool.
Olivier a 10 ans et Pierre l’emmène, lui et son grand-frère, dans sa colonie de vacances en pleine campagne. Olivier retrouve la béatitude que lui procure le soleil, les nuages, le ciel et l’herbe qui vous fouette les jambes. C’est le bonheur.
Olivier a 12 ans et maintenant c’est un grand, il est toujours plein d’amour pour tout. Lorsqu’il retourne en colonie chez Pierre, il a des responsabilités, il peut promener le chien, il a un statut spécial et il en est fier... Pierre ne lui a-t-il pas dit qu’il était privilégié ? Oui privilégié, tellement privilégié que Pierre lui confie qu’il est très malade, qu’il a du mal à s’endormir, qu’il faudrait lui faire un massage sur le ventre pour l’apaiser. Mais chutttt, c’est un secret, personne ne doit savoir.
Olivier a 12 ans et il sent bien que si Pierre lui a demandé d’être nu sous son sac de couchage c’est qu’il y a un problème. Mais pourquoi aurait-il refusé un massage ? A Pierre, son oncle d’adoption, l’adulte qu’il aime le plus au monde après ses parents, celui à qui il fait le plus confiance ? Et puis être nu c’est pas grave, à la maison, ses parents et leurs amis sont souvent nus aussi. Pierre ne peut pas le trahir n’est-ce pas ? N’est-ce pas ?
Olivier a 35 ans et ce qui s’est passé cette nuit-là il ne peut pas l’oublier. L’acte abject qu’il a caché à tout le monde le hante. Il a une femme, des enfants mais encore maintenant il ne peut entrer dans une église. Il se saoule, il fait des cauchemars, il va mal, très mal.
Alors Olivier décide de tuer Pierre. En écrivant, en accouchant son histoire sur papier il tente d’exorciser sa douleur, sa culpabilité et ce sentiment, honteux, d’avoir perdu un être cher, l'impression que c’est presque plus important que l’infâmie qu’il a subie.
Pour donner corps à la bd, avec son ami Alfred, ils partent sur les traces du petit Olivier, ils retournent à la colonie pour prendre des photos, au plus près de la réalité. On leur a dit que Pierre était mort.
Et pourtant, alors que les dortoirs se profilent, une silhouette apparaît.
C’est Pierre. Il est vivant.
Il a reconnu Olivier.
Je pourrais faire des phrases à la con. Je pourrais dire des trucs du style "soutenu par un dessin naïf et expressif rappelant l’enfance" ou encore "le parti pris de figurer la forêt de Joyeuse Rivière en négatif souligne la violence de l’explication finale", je pourrais en écrire des tas comme ça, faire un commentaire de texte et tout.
Mais pour l’instant je ne peux pas, je suis trop pleine de larmes. |