Sex, drugs & rock'n roll. Trois mots et le résumé de la trame de fond du tome 1 des Roi des Mouches est fait.

Non pas que le scénario ne se contente que de ça, mais ces thèmes sont omniprésents du début à la fin de ce premier opus intitulé Hallorave, en référence au premier chapitre. Ils sont ensuite l'occasion pour le scénariste Pirus de construire une histoire tournant autour de plusieurs personnages d'une ville moyenne.

Selon un schéma classique, la plupart de ces personnages ne se connaissent pas jusqu'à ce que le récit commence ; et leurs tribulations respectives les amèneront à se croiser ou plus. Il est donc tout sauf rare de voir apparaître dans le champ d'action de l'acteur qu'on suit, celui-là même qu'on avait accompagné au chapitre précédent.

Car chacun des rôles principaux aura la "parole" au fil du récit : à chaque nouveau chapitre inauguré par un titre propre (Ravitaillement, Première fois, Le grand Ringo vous baise tous...), la narration adopte le point de vue d'un protagoniste, à chaque fois différent. Ce choix de fragmenter l'histoire en plusieurs points de vue subjectifs donne lieu à plusieurs étrangetés : le premier dialogue digne de ce nom n'apparaît qu'au quatrième chapitre.

Plus les différents acteurs seront confrontés les uns aux autres, plus les dialogues se feront présents. L'identification à un ou plusieurs des personnages principaux ne se fait qu'au cours de la lecture. Heureusement, ces détails inhabituels n'empêchent en aucun cas de se plonger dans l'histoire, bien au contraire. Mais ils seront bien utiles à Pirus pour bâtir un découpage narratif plein de surprises : la subjectivité de chaque chapitre permet d'accentuer certains détails, et d'en occulter d'autres, de sorte qu'au fur et à mesure du développement, le lecteur ne se souviendra que vaguement d'éléments capitaux par la suite.

L'histoire à proprement dite débute avec une fête (la Hallorave) et met en scène Eric, Sal et Damien. Sal sort avec Damien, qui est le meilleur ami d'Eric. Evidemment, Eric n'a qu'une envie : sauter sur Sal. Mais pour l'instant, il se contente de zoner sur des fauteuils installés dans son jardin, échangeant des pilules avec ses amis. La suite verra intervenir un père de famille alcoolique et légèrement schizophrène, une jeune femme trop seule, une jeune fille trop vierge ou encore un joueur de bowling égocentrique et mégalomaniaque, dans un jeu mêlant sexe, drogue... et rock'n roll.

Pour illustrer cette brochette d'anti-héros et la banlieue déprimante dans laquelle ils évoluent -végètent serait d'ailleurs plus approprié-, le dessin de Mezzo est tout simplement parfait. L'influence de Burns est évidente. Mais le regard ne s'y arrête pas.
Mezzo maîtrise tant son sujet qu'il donne l'impression que les corps, les visages, les vêtements ou les maisons qu'il dessine ont été touchés d'une manière ou d'une autre par leur environnement déprimant. Ainsi, cette décrépitude de l'esprit est signifiée en même temps par les pensées des acteurs comme par leur apparence. La mise en couleur de Ruby étant sur la même longueur d'onde et participe à cette infime transformation de l'idéal en désuétude. Le résultat est criant de réalisme et confère aux lieux et aux personnages un habit de ringardise et de nullité. L'action est actuelle, mais Mezzo, Pirus et Ruby lui ont appliqué une sorte de filtre, comme lorsqu'on regarde aujourd'hui des images des années 60. À ce titre, l'habillage de l'album n'y est pas étranger : la couverture, la typographie, le papier mat ou encore les titres des chapitres participent tous à l'établissement de cette ambiance générale.

Une fois la bande dessinée refermée, quelques interrogations affluent. Le Roi des Mouches est parsemé d'influences facilement identifiables : Dan Clowes, David Lynch, Hubert Selby Jr. mais surtout Charles Burns et Bret Easton Ellis. S'il est impossible de passer à côté de ces références, l'ouvrage réussit néanmoins à s'en émanciper. Alors qu'on pourrait croire que l'action se déroule aux Etats-Unis, impression persistante tout au long de la lecture, Pirus la situe en réalité en France.
Alors qu'on pourrait ne voir dans le dessin de Mezzo qu'un avatar déprécié de celui de Burns –surtout lorsqu'on pense à Black Hole qui met également en scène des adolescents-, il est en fait singulier et superbe, épousant parfaitement le sujet. Mezzo en profite pour s'appliquer sur les points forts : les gros plans sur les personnages sont légions, les cadrages remarquables, le dessin tout en rondeurs est d'une rigueur stupéfiante.
À l'image du jeune Eric s'affublant de son masque de mouche régulièrement après la fête d'Halloween, Le Roi des Mouches est habité par une folie dont on ne sait jamais trop définir les contours. Comme les drogues, est-elle douce ou dure ?

Quoiqu'il en soit, Mezzo et Pirus livrent une oeuvre indispensable. Dans la floppée de nouveautés parues en ce début 2005, Le Roi des Mouches fait largement figure de chef d'oeuvre. La suite nous dira s'il s'agit d'une oeuvre maîtresse.

 

Album sélectionné pour le Festival d'Angoulême 2006 pour le Prix du Meilleur Scénario

 


Chronique par Abraham de Sanctis


© Albin Michel 2005

Le Roi des Mouches, tome 1
Hallorave

par Mezzo (dessin)
Michel Pirus (scénario)

Ed. Albin Michel

2005

 
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