-1-

Pour gagner le Port du Sable, vous parcourez en direction de l’ouest environ soixante-quinze kilomètres à travers des plaines et par-delà des collines ; sans faire de rencontres fâcheuses, heureusement. Vous finissez par atteindre la côte et vous apercevez les hautes murailles qui entourent le Port du Sable Noir et le groupe de maisons serrées qui avancent dans la mer comme une hideuse excroissance noire. Des navires sont mouillés dans le port, et de la fumée s’élève doucement des cheminées. La scène paraît assez paisible et c’est seulement lorsque le vent change, vous apportant une odeur de putréfaction, que vous vous rappelez la nature maléfique de cet endroit tristement célèbre. En suivant la route poussiéreuse qui longe la côte vers le nord pour arriver aux portes de la ville, vous commencez à remarquer des signes inquiétants – des crânes sur des épieux de bois, des êtres squelettiques dans des cages accrochées aux murailles de la ville, des drapeaux noirs partout.

Lorsque vous vous approchez de la porte principale, vous sentez un frisson vous parcourir l’échine et, instinctivement, vous serrez la poignée de votre épée pour vous rassurer. A la porte, vous devez affronter un garde gigantesque en cotte de mailles noire et casque d’acier. Il avance d’un pas, vous barrant le chemin avec sa lance, en disant : "Qui oserait entrer au Port du Sable Noir sans y être invité ? Précise le motif de ta venue ou retourne d’où tu viens". Allez-vous :

- Lui dire que vous désirez être conduit auprès de Nicodème ? Rendez-vous au -202-.

- Lui dire que vous désirez vendre un butin volé ? Rendez-vous au -33-.

- L’attaquer aussitôt avec votre épée ? Rendez-vous au -49-.

Ainsi débutait La Cité des voleurs (I. Livingstone, Folio Junior, 1984), cinquième tome de la série des mythiques livres dont vous êtes le héros et qui a exercé une influence, en partie, sur Grégory Maklès. Mais attention : NUL BESOIN d’être (ou d’avoir été) fan d’HF pour vous laisser emporter par le premier tome de Ruppert ! Oh que non ! Moi qui fus d’abord, dans mes jeunes années, adepte des premiers bouquins de Livingstone et Jackson ainsi que de Dungeons & Dragons (et ses fameux dés à 4 ou 20 faces), ou encore de Thorgal (série pionnière en matière de HF franco-belge), puis, dans mes un peu moins jeunes années, complètement imperméable à quelque série héroïco-fantastique que ce soit, j’affirme ici haut et fort, à qui veut l’entendre - et aux autres -, que "Car ton bien est mon bien" se boit comme du petit lait ! Pour sûr, diantre !

 

L’auteur excelle dans la maîtrise de la plume (nan, nan, laissez tomber Icare ou Régine) et nous sert, sans vergogne, dialogues savoureux, récitatifs inspirés, monologues jubilatoires et joutes verbales en cascade. Au programme : humour à tous les étages. Et, mesdames et messieurs, humour fin et ciselé, à des années-lumière de gags au ras du slip genre un certain barbare hirsute. Délectable et exquis, ce premier volume vaut surtout par la qualité de ses textes, vous l'aurez compris.

 

Le dessin, quant à lui, recèle parfois une vague parenté avec le trait de T. McFarlane (cousinage qui va même au-delà du graphisme, avec, par exemple, la compagnie des Farces, qui sous couvert d’un nom à connotation plutôt amusante et innocente est en réalité sanguinaire et sadique, à l’image du Violator, dont l’apparence de petit vieux grimé en clown tranche (haha !) radicalement avec sa véritable personnalité-apparence). Il n’en demeure pas moins, à mon grand regret, une faiblesse qui pourrait rebuter certains lecteurs inconscients de la valeur de l’album et indifférents à la pensée de passer outre la première impression superficielle. Ventre-saint-gris, après tout, on ne donne pas de perles (encore moins des émeraudes, jades et diamants) aux cochons et quoi qu’il en soit, Ruppert est un chef-d'oeuvre à ranger à côté des Pyramides, de la Joconde et de Paul Préboist, qu’on se le dise.

 


Chronique par Hobbes


© Carabas

Ruppert, tome 1

par Gregory Maklès

Ed. Carabas

2007

 
© www.bdetente.com - Toutes les images & les textes présents sur le site sont la propriété de leurs auteurs