Frédéric Boilet est un auteur à part dans le milieu de la BD : il est le seul européen, à ma connaissance, à pouvoir vivre de son art au Japon. Le but ici n'est pas de faire une biographie de l'auteur, le site officiel, par ailleurs remarquable, en propose une bien mieux documentée et écrite que tout ce que j'aurais pu faire (pour les amateurs, voir à cette adresse).

 

Ici, on parle autobiographie. Et Boilet s'intéresse de près à cet exercice de style depuis quelques années, sans pour autant oublier ses thèmes de prédilection : réaliste, photographique, et en même temps laissant une énorme part à l'imagination du lecteur. Il les exploite avec un style personne, qui emprunte au manga comme à la BD européenne.

 

Sa vision des femmes (ou de LA femme telle qu'il la décrit) est passée au prisme de l'autobiographie elle aussi, et acquiert par là même une dimension différente : plus proche et en même temps plus lointaine de nous, la femme est au centre de ses préoccupations esthétiques, à tel point qu'il en choisira une pour dessiner la charpente et la clé de voûte de son dernier ouvrage, Mariko Parade, livre autobiographique écrit à 4 mains.


© Boilet

Un dessin photographique, qui laisse une part de rêve

 

Voilà une des caractéristiques principales du dessin de Frédéric Boilet : il dessine énormément d'après photo, que ce soit pour ses personnages ou pour ses décors. Cela donne à son trait un réalisme certain, notamment pour ce qui est des poses de ses personnages, parfois bluffantes de justesse.

Pour le reste, il s'agit, comme dans L'épinard de Yukiko, de crayonnés pris d'après nature. L'ensemble donne une ambiance qui renforce ou crée une impression de réel, même pour ses travaux non autobiographiques comme Tôkyô est mon jardin. Le lecteur, pris par ce dessin qui colle à la réalité de très près, se dit: "Ca s'est vraiment passé, c'est "vrai" ". Cette impression est grandement renforcée par le fait que Boilet utilise énormément de cadrages en caméra subjective (le cadrage est effectué de manière à ce qu'on voie ce que le personnage voit, comme si on observait la scène avec ses yeux).

 

Pourtant, aussi réaliste qu'il soit, le dessin, le découpage et les cadrages de Boilet laissent au lecteur une énorme liberté d'imagination. Son trait reste malgré tout simple, avec une grande économie de coups de crayon, et une légèreté qui rend les contours un peu flous. Ainsi le lecteur se réapproprie-t-il le livre et l'histoire. De la même manière, il use beaucoup de plans serrés, privilégiant les détails à l'ensemble: des parties de corps humain et de visage, comme dans Histoire presque sans parole, des particularités physiques qui tranchent avec le reste (la cicatrice au front de Yukiko, le grain de beauté sur la lèvre inférieure de Mariko), des détails de paysages (les premières planches de L'épinard de Yukiko)... Enfin, Boilet utilise souvent dans ses planches des effets de flou. Ces effets ont d'ailleurs parfois une énorme importance: dans L'épinard de Yukiko, notamment, ils servent à rappeler que l'histoire entre Yukiko et le mangaka français n'est qu'une parenthèse, et que la réalité viendra le rattraper. Par ces effets flous, on montre la difficulté pour le mangaka à accepter ce fait. Il dénote en même temps un retour à la réalité, paradoxalement, et une volonté de rester dans ce rêve éveillé.

 

Du côté du texte aussi, l'auteur a ménagé certaines "portes de sortie" au lecteur, afin que son imagination ne soit pas bridée. Ainsi, si le personnage possède les traits de Boilet et est mangaka français, son nom n'est jamais cité. De plus, ses livres ne possèdent jamais de repère temporel, donnant ainsi l'impression cotonneuse d'être un peu hors du temps. Dans L'épinard de Yukiko, il joue énormément sur les mots japonais, aux sonorités proches mais au sens différent, pour introduire une part plus poétique que descriptive dans son ouvrage. D'ailleurs, de la même manière qu'il le fait avec ses cadrages, il préfère relater des anecdotes banales plutôt que des choses importantes, qui seront laissées à l'imagination du lecteur. Boilet cultive l'art du "futile", en quelque sorte.

 

Frédéric Boilet cultive ainsi une grosse ambiguïté : ses deux ouvrages autobiographiques collent à première vue complètement à la réalité, mais, grâce à la manière dont ils sont traités, ne sont pas rigides ou directeurs. Boilet propose au lecteur de se faire sa propre histoire à partir les éléments qu'il lui donne. Il n'impose rien, et signe par la-même des ouvrages profondément interactifs et vivants.


© Boilet

S'éloigner du réel pour mieux s'en approcher

 

Allons plus loin. Les travaux de Frédéric Boilet sont-ils réellement autobiographiques, ou en possèdent-ils simplement la saveur? Après tout, sa technique de dessin d'après photo, si elle permet de s'approcher du réel sur la forme, l'en éloigne sur le fond. Au mieux, cela permet une simple distanciation, parfois une double, voire une triple distanciation. Prenons l'exemple de L'épinard de Yukiko, et admettons que tout ce qui est relaté dans le livre soit vrai. Réfléchissons aux différentes étapes de la fabrication de l'histoire :

 

1) Boilet vit avec Yukiko une histoire d'amour, il la croque dans toutes les positions, dans tous les endroits où ils vont, etc.

2) Pour réaliser le livre, il a besoin de plus de documentation, il part donc faire des repérages photos dans les endroits qu'il a fréquentés avec Yukiko.

3) Comme ses croquis ne suffisent pas, il prend des photos d'un modèle qui lui donneront toute la matière possible pour son livre.

4) Il dessine enfin l'histoire.

Il est dans ces conditions impossible de dire que l'histoire est "vraie". Non seulement Boilet raconte SA version de l'histoire, mais cette version s'avère en plus influencée par les étapes deux et surtout trois. A ce moment-là un autre intervenant entre en scène, qui va se réapproprier le personnage et donner SA version de l'histoire, à travers ses poses, son visage, son corps. Dès lors, le fait de se poser la question si l'histoire est autobiographique ou non est relégué au second plan. Ce n'est pas là l'important. L'important, c'est d'être juste, pas d'être vrai. Boilet ne fait pas un documentaire, il nous donne des mensonges qui paraissent vrai : autrement dit, il a une approche théâtrale de la bande dessinée. Il joue un rôle, il s'approprie le personnage du mangaka français, Mariko s'approprie celui de Yukiko dans L'épinard de Yukiko, et Takahama se met dans la peau de Mariko dans Mariko Parade. Sa préoccupation est donc la justesse, pas le réalisme.

 

De cette manière, Frédéric Boilet se rapproche du lecteur et comble une sorte de fossé. Son mangaka français, c'est lui et ce n'est pas lui en même temps. On s'approche de la vision de l'homme en général tout en gardant certaines caractéristiques propres. Pour ses femmes, c'est la même chose : en passant par le prisme de Mariko et par celui de l'auteur, le personnage de Yukiko se détache du personnage réel pour devenir quelque chose entre Yukiko, Mariko et l'idée de ce que les hommes se font de la femme. Ainsi, en s'éloignant de la réalité, Yukiko se rapproche de nous, elle nous paraît presque familière, tout en gardant certaines caractéristiques qui la distinguent des autres femmes (son type asiatique, mais surtout sa cicatrice, pour Yukiko, son grain de beauté pour Mariko). De plus, en se mettant en retrait par rapport au personnage féminin dans le récit, il en fait une sorte d'icône et achève de montrer que l'autobiographie n'est pas son propos. Son propos est d'utiliser un cadre réaliste, qui sonne juste, pour faire évoluer sa muse. Car il s'agit vraiment de cela : Mariko (ou Yukiko ou quelque soit le nom qu'on lui donne) est celle qui donne vie à l'oeuvre. C'est le personnage principal, la raison d'être du livre, celle qui lui donne sa personnalité.

 

Le propos de Frédéric Boilet n'est donc pas autobiographique. Les éléments autobiographiques qui jalonnent ses deux derniers récits ne sont qu'un décor, un écrin pour permettre à son personnage féminin d'évoluer. Ainsi, il signe des oeuvres intemporelles et d'une certaine manière universelles, par la simplicité du propos et les thèmes abordés, qui lui ont permis de toucher de la même manière le public français et le public japonais. Une performance.

 

 

par tibou


© Ego comme X 2001

L'Epinard de Yukiko
Ed. Ego Comme X 2001


© Casterman 2003

Mariko Parade
Ed. Casterman 2003


© Casterman 1999

Tôkyô est mon jardin
Ed. Casterman 1999


Bibliographie Boilet
Biographie Boilet


Réagissez sur le forum à propos de cet auteur !

 
© www.bdetente.com - Toutes les images & les textes présents sur le site sont la propriété de leurs auteurs