Peaux rouges tome 5Neuf albums parus de 1974 à 1982 chez Casterman. Les albums sont très reconnaissables par leurs couvertures colorées encadrant des indiens mis en scène.

 

Le pitch

Nous sommes au 16e siècle. Chaka est un chef respecté dans le territoire limié par le Rio Grande à gauche et le Pécos à droite, berceau historique des nations apaches. A la tête des Faraondes (apparentés plus tard à la tribu des apaches Mescaleros), chasseurs de bison et nomades, il entretient des relations amicales avec les Chipiwis, sédentaires et cultivateurs de maïs. Par contre, c’est souvent la guerre, avec les Toguas (apparentés à la tribu des apaches Lipans), tribu rivale menée par leur chef, l’adipeux Kaloch. Entre les deux fils de Chaka, la paix ne règne pas non plus. Unda, l’aîné, le ténébreux prend souvent ombrage de la fougue et des initiatives pas toujours animistes de Anua, son jeune frère. Pashca, tueur de panthères est heureusement là pour protéger le petit des mauvaises intentions du grand.

Bref, tout irait pour le mieux dans le meilleur des pueblos si un grain de sable nommé Conquistadores n’était pas passé par là. Les différents protagonistes sont effet, à travers les différents albums, confrontés à la présence progressivement envahissante des missionnaires de la civilisation espagnole : « bâtons à tonnerre », religion, soif de l’or, etc. Ceux-ci ne seront toutefois que des faire-valoir dans la trame complexe des histoires indiennes.

 

Pourquoi c’est bien ?

C’est avant tout une série profondément humaine. Tout l’amour de l’auteur pour la civilisation et la culture indiennes se retrouve dans la méticulosité quasi ethnologique du dessin, le choix des couleurs et la construction de l’intrigue. L’histoire repose sur la complexité des relations au sein d’une même fratrie, sur les relations de voisinages entre cultures différentes et sur les bienfaits, mais aussi les dangers potentiels du métissage. Hans Kresse démontre parfaitement, dans son premier album, que l’écosystème dans lequel vivent les Apaches du 16e est à la fois cohérent et fragile, tributaire d’un équilibre des rapports de forces entre humains et humains, mais aussi entre humains et éléments naturels (le coyote, le vent, les bisons).

Série Peaux rougesDans ce schéma, dont on sent bien qu’il pourrait être suffisant en soi, qu’il ne doit pas être dérangé, les Espagnols sont avant tout présentés comme des parasites. Leur destinée est souvent pathétique et le bon sens indien constitue souvent un argument imparable pour dénoncer la cupidité et la vanité de l’envahisseur du vieux monde. « Excuse-moi ami, métis, mais que veut dire "acheter" ? ». On est loin du fantasme de l’armée triomphante par la seule force de ses coups de mousquets et de ses hallebardes en métal. Ce traitement nuancé de l’antagonisme blancs / indigènes est un ingrédient indispensable des meilleurs westerns.

Pourtant, comme on peut s’en apercevoir au fil des albums, on pressent déjà que c’est la destinée des apaches qui sera la plus tragique. L’auteur sait aussi qu’il ne peut échapper à l’histoire et distille progressivement, au fil des albums, davantage d’éléments perturbateurs, venus d’ailleurs, destinés à briser l’équilibre des forces en présence...

 

Oui, mais...

Le dessin paraîtra dépassé au lecteur du 21e siècle amateur de manga ou d’infographie made in Photoshop©, le découpage également : on compte parfois 12 cases par planche, plus souvent 10. L’un et l’autre s’inscrivent pourtant dans la lignée de Harold Foster, soignant les masses corporelles et le sens des mouvements.

On peut aussi reprocher aux albums un usage abusif de plans rapprochés, centrés sur les visages et les émotions (un hommage à la longueur des pow-wow ?), au détriment de scènes de combats, pourtant d’excellente facture et très dynamiques. L’enchaînement n’est pas toujours limpide et donne un petit côté simpliste aux récits.

Enfin, l’unité de lieu et de temps qui sont au cœur même du récit nuisent à une certaine variété : les mêmes paysages, les mêmes visages, les mêmes mises en situation se répètent au fil des saisons, ce qui paraît logique pour un récit évoquant relations entre sédentaires et nomades. A la longue, ça lasse...

 

Tome 2 Peaux rougesL’album coup de coeur

"Les Héritiers du Vent", ou comment les Apaches ont réussi, avec l’aide d’un métis, à murmurer à l’oreille des chevaux, ces « animaux merveilleux » importés par les Conquistadores et qui feront la joie d’Anua, fils de Chaka. Ils procureront également aux Faraondes un avantage concurrentiel important et donc une jalousie certaine : la première course aux armements de l’Amérique du Nord ?

 

Cherchez la femme ?

Dans tous les westerns, il y au moins une femme pour pimenter la sauce. Et c’est tant mieux. Chez les peaux-rouges, c’est Sapobi, mangeuse de maïs et briseuse de coeurs : celui de Narena, d’abord, son premier mec un peu brute et sous l’influence néfaste de son sorcier de père qui se sert d’un perroquet espagnol comme relais de la volonté des dieux. Celui de Anua, fils de Chaka, ensuite, dresseur de chevaux, ami des coyotes et audacieux briseur de traditions.

 

Hans KresseL’auteur

Hans Kresse est un auteur néerlandais sans formation spécifique mais dont on jurerait qu’il a été biberonné à l’école classique. Un talent pur en quelque sorte.

Il naît en 1921 et entre aux studios du dessinateur Marten Toonder dès 1944. Au début de sa carrière, il a notamment dessiné Donald Duck, Tarzan, Zorro. Eric, l’homme du Nord est sa première série phare, publiée à plus de 300.000 exemplaires sur le marché néerlandophone et qui fera l’objet de suites vingt années durant (66 tomes quand même).

Parmi les œuvres de Kresse que j’apprécie particulièrement, François Vidocq publié chez Casterman également dans la collection des romans (A suivre) et qui démontre toute la maîtrise graphique de cet auteur.

Les Peaux-Rouges est son œuvre la plus tardive et sans doute la plus aboutie. Il y revient à ses premières amours : les civilisations indiennes.

En 1976, Hans Kresse reçoit, pour l’ensemble de son œuvre le Stripschapsprijs, un prix néerlandais destiné aux auteurs de bande dessinée (qui couronnera Tillieux et Jijé l’année suivante). Un an plus tard, il est couronné d’un Alfred à Angoulème au titre de la meilleure œuvre réaliste étrangère pour « Les Maîtres du tonnerre », premier tome de la série Les Peaux Rouges.

 

L’anecdote

Il était dans l’intention de l’auteur de relater l’intégralité de l’histoire des indiens d’Amérique du Nord dans leur confrontation avec les colonisateurs blancs, en adoptant résolument le point de vue des indiens, jusqu’ à leur anéantissement quasi-total. Dans les neuf tomes parus, il en est resté aux premiers contacts entre les Apaches et les conquistadores espagnols, qui arrivèrent par le Sud.

La mort de l’auteur a laissé un dixième album inachevé. Avant de livrer ce dixième album, Hans Kresse avait entamé une recherche documentaire de longue haleine car les paysages des territoires concernés avaient évolué : cette hindernis imprévue mais historiquement correcte le préoccupait fortement dans la mesure où, jusqu’alors, les décors étaient faits d’un paysage de prairies à herbes courtes. Celles-ci ayant évolué vers une hauteur plus conséquente, il était confronté à la nécessité de faire évoluer ses personnages dans un paysage où, après la pluie, la végétation était plus haute qu’un homme sur un cheval : « comment voulez-vous mettre un récit en images si vos personnages apparaissent à peine à travers les herbes hautes ? » Ceci situe bien l’approche et la méticulosité du personnage. « Je le raconte comme une blague maintenant, mais c’est une difficulté à laquelle je dois encore trouver une solution ! » confessait-il quatre mois avant sa mort.

 


par Chewbamike

Couverture Les Peaux rouges tome 1
© Casterman

Série Les Peaux rouges

par Hans Kresse

Ed. Casterman

1974 - 1982

 
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