L'auteur genevois Frederik Peeters est essentiellement connu pour l'album Pilules Bleues, paru aux Editions Atrabile en 2001. Cependant, réduire l'auteur à cette œuvre serait une erreur car il est également un illustrateur talentueux (voir sa bibliographie) et un conteur hors pair.

 

Si on se concentre sur ses deux œuvres majeures, Pilules Bleues et Lupus, il apparaît clairement que Peeters mélange deux genres : l'autobiographie et la fiction. Bien sûr, Pilules Bleues est une œuvre bien plus personnelle que Lupus, néanmoins tout n'est qu'une question de degré de fiction. On ne peut alors les opposer car l'auteur construit son autobiographie comme une fiction, par un style très romancé, tandis que sa fiction comporte des éléments autobiographiques.


© Peeters

Par exemple, un des thèmes de Pilules Bleues est le Sida, sujet, quoiqu'on en dise, considéré comme tabou et générateur de peurs. Peeters en joue tout au long du livre : en parler n'est pas une action anodine. Inconsciemment, le lecteur adopte une certaine position face à la situation : il peut être simple observateur objectif et ne pas être touché ou s'immerger totalement dans l'histoire et vivre intensément la relation des deux amants. D'ailleurs, contrairement au Journal de Fabrice Neaud où l'auteur impose sa vision - et ne lui permet pas d'en échapper -, Peeters offre un récit qui pose le lecteur en spectateur, excepté l'épisode avec le mammouth, et lui permet ainsi d'en retirer ce qu'il veut.

Tout l'album, de l'amour à la paternité en passant par les soucis liés à la maladie, est calculé. Malgré une volonté de réaliser cela spontanément, en ne dessinant quasiment pas de crayonnés, Peeters n'a pas vraiment retranscrit son quotidien. En effet, il a lui-même avoué avoir trouvé des "arrangements qui conviennent à la réalité". Ainsi, le lecteur a l'impression d'avoir accès à sa vraie vie, alors qu'il fait face à des personnages qui vivent un moment la vie de Peeters. Il lui est d'ailleurs arrivé de rencontrer des personnes s'imaginant que l'oeuvre était totalement calquée sur sa vie. Il leur est difficilement possible de voir ce décalage, tellement l'émotion retranscrite à travers l'œuvre est intense et proche du réel. Car malgré tous ces aménagements, l'histoire n'en reste pas moins une ode à l'amour, à l'amitié, à la paternité..., qui combine très habilement ce que Peeters appelle "un combat entre ses influences, une tendance à structurer ou à romancer et une envie de tout laisser couler".


© Peeters

Si on se penche sur l'ensemble des albums que l'auteur a réalisés, on remarque que sa manière d'approcher le thème de l'amour est très souvent synonyme de difficultés. Que ce soit dans Lupus et Pilules Bleues, les deux relations ne sont pas faciles à gérer : la maladie pour Cati, un secret pour Sanaa. Les enfants ne sont pas ceux des héros (nous vous invitons à réagir sur le forum à propros de la maternité de Sanaä), les femmes ont eu des amours tragiques: mort de Tony dans Lupus, maladie contractée par Cati et gestion de sa vie de mère célibataire, mère enfuie avec un amant et père également malade pour le gosse de Fromage et Confitures, Addidas orpheline de sa mère. Cependant, pour cette dernière, le point de vue ne fonctionne pas complètement puisque Koma est une série scénarisée par Pierre Wazem et seulement dessinée par Peeters (qui est pourtant l'instigateur du projet). La vision de l'amour peetersienne n'est jamais simple, bien qu'elle soit toujours transcendée par ces situations difficiles.

On observe donc une utilisation autobiographique de la réalité pour en faire une fiction légèrement décalée. On retrouve le même principe dans Onomatopées, où Peeters présente, sous la forme d'un carnet, la grossesse de sa femme, puis la naissance de sa fille. Le traitement semble plus direct car croqué sur l'instant et abordé comme un exutoire. Néanmoins, le travail fait sur un carnet est aussi une adaptation du réel malgré cette impression d'instantané : le regard de l'auteur modifie la réalité.

 

Si on s'attarde sur Lupus, on s'aperçoit que la démarche n'est pas si éloignée : en commençant cet album, aucun scénario n'était tracé et l'histoire s'est déroulée au fil de l'inspiration. Toutefois, on comprend rapidement que la série est bien plus qu'un simple navette-movie. Elle est le prétexte pour exposer les relations entre les gens et l'influence d'un contexte sur ceux-ci. On pourrait rapprocher tout ceci du film Las Vegas Parano : deux potes plaquent tout pour s'engager dans une virée psychotropique.

Le personnage principal dit lui-même qu'il a du mal à appréhender son ami, qu'il connaît pourtant depuis bien longtemps. Peeters nous expose ici les difficultés de communiquer et d'exprimer des sentiments profonds, aveuglés que nous sommes par notre petite personne. Lupus est d'ailleurs un anti-héros égocentrique, qui s'est laissé porter toute sa vie et se voit obligé de se prendre en main dans une fuite en avant non maîtrisée. Sanaa est l'élément déclencheur de tout ceci mais elle est aussi un bel exemple de personnage paumé, dans lequel il est facile de retrouver quelqu'un de son entourage. Elle est à la fois fragile et déterminée, insouciante et terriblement consciente de ce qu'elle est : quelqu'un d'impossible à gérer.


© Peeters

Au travers de ces personnages et en prenant le prétexte d'un contexte d'épopée spatiale, l'auteur nous amène à réfléchir sur des situations quotidiennes qui nous touchent tous. Au final, on revient dans la situation des albums autobiographiques avec des personnages très proches du réel. L'identification est toujours possible et on se retrouve très vite à se questionner sur les réactions que l'on aurait en de telles situations. Si on analyse plus avant la situation, on peut trouver de nombreuses similitudes entre le Frederik de Pilules Bleues et Lupus. L'auteur admet d'ailleurs s'inspirer fortement de son expérience personnelle pour mettre en scène les aventures galactiques du héros. On peut donc voir en Sanaä une allégorie partielle de Cati, possédant une part de sa fragilité et impliquant de profonds changement pour son compagnon.

 

Pour rester dans le domaine de la fiction, on retrouve dans Koma des préoccupations qui émergeaient déjà dans Lupus : liens entre des personnes proches, environnement difficile, etc... On flotte dans des décors urbains et pollués dans lesquels Peeters prend un réel plaisir à nous guider. Bien qu'il endosse cette fois le rôle de metteur en scène éclairé, laissant le scénario à Pierre Wazem, la volonté de dépeindre des situations profondément humaines est palpable. Leur collaboration se fait également sur la base de leur expérience commune et une bonne connaissance de leurs vies respectives. C'est ainsi que Koma est une représentation supplémentaire d'une partie de l'univers personnel de Peeters.

 

Cet univers est d'ailleurs dépeint dans un style bien particulier: un trait extrêmement précis, surtout au niveau des visages, complété par des applats de noirs. Peeters réussit le tour de force de rendre ses personnages de papier plus vrais que nature, facteur crucial dans l'éventuel processus d'identification. En somme, on peut dire que le style convient parfaitement à ce qu'il raconte dans ses albums : des histoires vraies, touchantes et proches du quotidien. Mais il ne faut pas oublier les décors, en particulier dans Lupus, qui contribuent à créer une ambiance haute en couleurs, malgré la bichromie noir et blanc.

Au fil des albums, on se rend bien compte à quel point Peeters correspond à la façon dont il décrit son métier : raconteur d'histoires. Ses scénarios et son dessin prouvent qu'il aime conter, décrire, suggérer pour agiter les pantins que sont ses personnages devant les yeux attentifs du lecteur. Mais il apprécie aussi les petits défis "techniques".

Dans Constellation, il explore le récit à point de vues multiples, entremêlant une intrigue courte d'un personnage à l'autre avec une fluidité déconcertante. Dans Friture, il se livre à une autocritique avec d'autres auteurs concernant en particulier l'autobiographie et ce qu'elle implique. On peut également penser à ses diverses participations dans Bile noire ou encore Lapin où il nous présente des récits courts aux constructions variées. A paraître bientôt, L'Association en Inde, carnet de voyage à plusieurs qui est un autre style d'exercice pour lui.

 

En considérant l'ensemble de son oeuvre, on se rend compte qu'il ne se cantonne pas à un style prédéfini. Son dessin a fortement évolué, entre Brandon Bellard et Lupus, avec une différence qui commence à apparaître dès Les Miettes. Est-ce parce qu'il a eu du mal à dessiner ce scénario d'Ibn Al Rabin ? Ce qui est sûr c'est qu'il a avoué ne pas s'être retrouvé dans ce travail. C'est d'ailleurs un peu grâce à cela que Pilules Bleues est né... puisqu'il voulait faire un album dans lequel il se sente lui-même. D'ailleurs les hésitations des premières pages, où nous faisons face à une succession de formes, donnent l'impression de ne pas savoir par où commencer. Ce qui est sûr, c'est que cet auteur n'a pas fini de nous surprendre, tant ses dessins se sont transformés depuis ses débuts.

Nous avons vu que les albums de Peeters sont tous inspirés par ses propres expériences, ses goûts et contiennent tous une partie d'autobiographie, même si parfois complètement remaniée. Ses dessins posent des décors proches de la réalité, tout en gardant une part de fiction. Cependant, malgré des thèmes intemporels, il ne touche encore qu'un public restreint. Espérons que Koma le fera connaître à un plus large public et lui ouvrira les portes d'une reconnaissance déjà acquise auprès d'un certain nombre de lecteurs.


© Peeters
 

par Bintz & Guewan

Onomatopées

© Cadrat Editions2004

Lupus (2 tomes déjà parus)

© Atrabile 2004

Constellation

© L'Association 2002

Pilules Bleues

© Atrabile 2001

Brandon Bellard

© Atrabile 1997

Fromage & Confiture

© Atrabile 1997


© B.ü.L.B. Comix 1997


Bibliographie Peeters

La planche du mois consacrée à Peeters

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Albums réalisés en collaboration
(cliquez sur les vignettes)

Koma avec Pierre Wazem


© Les Humanoïdes Associés
Série en cours

Friture avec Ibn Al Rabin & Andreas Kündig


© Me myself 2002

Les Miettes avec Ibn Al Rabin


© Drozophile 2001

6 histoires dessinées en moins de 60 secondes chacune (sous contrôle d'huissier)
avec Baladi, De Conti, Ibn Al Rabin, Kündig, Robel & Wazem


© Me myself 2002

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