K
 

Avant l’interview, Peggy Adam me dit ne pas être à l’aise avec l’oralité, qu’elle est tout à fait d’accord pour répondre à mes questions mais qu’elle ne sait pas trop ce que ça va donner. Résultat : une fluidité de langage et beaucoup d'éclats de rires pour un entretien très joyeux avec un des auteurs les plus intéressants de ces dernières années.

A propos de la la série Plus ou moins… le Plus ou moins… l’hiver sera-t-il vert ? En effet, comment avez-vous eu cette idée de code couleur et y a-t-il une signification à ce code ?

Non, je ne sais pas s'il aura un code couleur et je ne sais même pas s'il sortira un jour.

Oh mon Dieu ! Je l’attendais avec une telle impatience,
vous nous laissez en plein suspense à la fin du troisième tome !

Je sais mais j’ai eu un petit retard. En fait, je suis en train de terminer une autre bd et je pense que Plus ou moins… l’hiver sortira dans quelques années. Quant au code couleur, il n’a pas de signification, c’est purement esthétique et totalement gratuit (rires).

Par le biais d’une amitié entre deux femmes et sous couvert de marivaudage, vous évoquez des thèmes très lourds comme l’avortement, le harcèlement, le changement de sexe... Qu’est-ce qui vous pousse à mettre en avant ces thèmes ?

Ce sont des thèmes qui m’intéressent, même s'ils ne me concernent pas directement, ça concerne quelquefois des gens qui m’entourent. Comme tout le monde, je me pose des questions sur certains sujets et j’essaie d’y répondre à travers mes bandes dessinées.

Les petites vicissitudes du spectacle vivant sont particulièrement bien saisies. Est-ce que vos expériences au théâtre de Tulle et pour une Scène Nationale française
vous ont inspirée pour créer l’univers professionnel de Vera ?

C’est du vécu ! Toujours pas par moi mais par des amis, au Théâtre d’A., est arrivé un jour un nouveau directeur qui s’est mis à harceler toute l’équipe en place, il a tout fait pour se faire détester... sans compter l’histoire de fesse derrière tout ça ! Donc oui, ce directeur de théâtre absolument odieux existe réellement.

En fait, la plupart des choses dans ces trois tomes, même les rêves, ont été faits, pas forcément par moi, et sont du vécu. Les personnages sont des gens que je connais. Parfois je mélange le vécu de chacun pour faire une seule personne, comme Marie par exemple, l’héroïne des Plus ou moins... ; tout me nourrit.

Alma et Jean, les héros de Luchadoras, sont-il bien les parents de Josy et Sylvia de Plus ou moins... ? Comptez-vous nous offrir une saga sud-américaine à la Garcia Marquez ?

Mais vous avez tout analysé (rires) ! Oui, ce sont leurs parents, c’est symbolique, j’ai toujours fait un petit peu ça, même lorsque je ne publiais pas. C’était un petit clin d’œil, je m’étais dit "pourquoi pas, puisque Josy part au Mexique, qu’elle et Sylvia ont un peu des têtes de mexicaines", je trouvais que ça pouvait être rigolo que les parents soient dans Luchadoras...

Mais dites donc, vous êtes fortiche (rires), vous êtes la première à avoir vu ça ! Je m’étais dit que si on avait lu les tomes de Plus ou moins... on allait pouvoir éventuellement faire le rapprochement. Je trouvais bien que les histoires s’imbriquent d’une certaine façon, qu’elles coïncident. Je crois que je l’ai fait pour moi aussi, quand Jean part à la fin de Luchadoras, si on a lu les Plus ou moins... on comprend que, finalement, il va revenir faire un deuxième enfant à Alma. Parce que Luchadoras, pour le coup, c’est assez lourd, j’avais envie qu’il y ait une petite note positive à tout ça.

Le Mexique est très présent dans votre œuvre. Quels sont vos rapports avec ce pays et
avec la violence ? Y êtes-vous allée ou est-ce complètement fantasmé ?

Fantasmé non parce que je me suis beaucoup documentée mais par contre je n’y suis jamais allée encore, mais c’est un souhait. Le Mexique, en fait, je l’ai vécu par mon oncle par alliance, qui est mexicain. J’ai baigné toute mon enfance dans cette culture-là avec Frida Kahlo et des tas de petites choses, des petits cercueils en sucre que mon oncle me ramenait de ses voyages, etc. Mes rapports avec le Mexique, c’est ça.

Luchadoras, je l’ai fait parce que j’avais lu un article d’Amnesty sur les meurtres de Ciudad Juarez et je trouvais ça tellement effarant, ces chiffres*, je me suis dit que le journaliste s’était trompé et j’ai commencé les recherches. Ça m’a vraiment bouleversée de savoir que ces femmes soient violées, torturées, et tuées avec l’aval de l’administration et des autorités complètement corrompues, que la police locale soit incriminée dans les viols... que les personnes qui se battent soit pour retrouver leurs filles, soit pour faire connaître les faits reçoivent des menaces de morts ou soient victimes d’attentat à la voiture piégée... Voilà, j’avais envie d’en parler. C’est ma petite contribution pour mettre en lumière cet atroce état de fait.

En même temps, je me suis posée la question, c’est vrai que si j’avais voulu que les gens connaissent plus cette histoire, qu’elle ait plus de retentissement, je n’aurais pas dû éditer Luchadoras chez Atrabile, qui est un éditeur reconnu mais malheureusement confidentiel, et qui n’a pas les tirages des grosses boîtes. Mais en fait, bizarrement, ça m’est venu comme ça, je me suis dit "tiens, cette histoire-là, je dois la faire chez Atrabile et pas chez quelqu’un d’autre", je n’avais pas envie que ça devienne un truc commercial, qu’on me dise "ah, faut mettre de la couleur sinon ça ne se vendra pas", ce genre de choses. Au moins chez Atrabile, on a une vraie liberté.

 

*nombre de femmes disparues : + de 400 ; nombres de cadavres retrouvées 370 (chiffre de février 2005, le massacre continue).
Voir l'article du Monde diplomatique sur le sujet.

J’ai été très frappée par la place du métissage et du déracinement ;
vous pouvez nous en parler un peu ?

J’ai quelques ami(e)s déraciné(e) et métissé(e)s, j’ai de la famille en Guadeloupe, ça m’a peut-être influencée mais pas plus que ça. Pour moi le métissage est naturel, il y a des gens de toutes les cultures et de toutes les couleurs dans mon entourage, c’est une donnée complètement intégrée chez moi. Si je crée des personnages métissés, ce n’est pas du tout réfléchi. C’est vrai qu’on m’a souvent dit qu’une héroïne comme Marie, qui est guadeloupéenne, c’était rare, pas commun. Quand on y pense, les personnages noirs sont souvent connotés, moi j’aime bien dessiner des gens de toutes les origines en fait...

En même temps, j’ai pas mal bougé, j’ai vécu un temps au Canada, à Toronto et je me suis intéressée aux Amérindiens, je faisais partie d’une association, j’apprenais la culture Ojybway, leur langue ; ça me navrait un peu parce que je parlais mieux que la plupart, qui ne connaissait pas leur propre langue, à force d’américanisation. Enfin, pour revenir à votre question, je ne suis pas déracinée mais j’ai souvent changé de vie, ça ressort peut-être dans mes récits.

Vos voyages nourrissent-ils vos œuvres ?

Définitivement OUI ! (rires)

Vous êtes illustratrice, dessinatrice de presse, de bandes dessinées ;
que vous apportent ces différentes casquettes (à part le salaire) ?

Le salaire justement ! Si vous prenez l’illustration, c’est plus rapide, ça compense avec la bande dessinée qui prend un an de votre vie. Mais bon, j’aime bien varier les plaisirs, je fais aussi de la peinture, de la sculpture, je crée des petits personnages.

Travaillez-vous seule et pourquoi ?

Oui je travaille seule, je n’ai jamais réussi à trouver le bon scénariste. J’ai fait une fois un livre jeunesse avec un copain mais c’est tout ce que j’ai réussi à faire.

Vous avez une formation aux Beaux-Arts, avez-vous des maîtres ?

Les Beaux-Arts, c’était à St-Étienne pendant 3 ans et on n'a pas fait grand-chose (rires), puis je suis partie au Canada et j’ai surtout appris à l’école de bande dessinée d’Angoulême. C’est un peu compliqué, on m’a mis dans la classe d’avant celle que j’aurais dû intégrer car j’étais déjà trop vieille quand je me suis présentée... pour dire le niveau ils m’ont dit qu’ils m’acceptaient parce que j’étais une fille et qu’il n’y avait pas beaucoup de filles dans la bande dessinée !

Par contre, je suis tombée sur une très bonne classe, la plupart des anciens font d’ailleurs tous de la bd. C’était très motivant, pour la première fois on me demandait de montrer mes travaux, les gens en parlaient, on regardait, critiquait vraiment mon travail. Alors qu’aux Beaux-Arts de St-Étienne tout le monde s’en fichait, c’était assez déprimant.

Pour les maîtres, Frida Kahlo est toujours restée dans un coin de ma tête, sinon j’aime beaucoup Lucian Freud mais on ne peut pas dire qu’il m’ait influencée.

Comment s’est forgé votre dessin, avez-vous toujours dessiné ?

Oui, depuis que je suis toute petite, je me suis toujours exprimée comme ça. En fait au tout début, quand j’avais 6/7 ans, je faisais des mini-récits de 4 ou 6 pages, des dessins. Puis plus tard, j’ai commencé à raconter en bd des histoires que j’aurais bien aimé vivre quand j’étais ado, vers 14/15 ans. J’en ai relu il n’y a pas longtemps, il y avait des trucs sur la traite des blanches (déjà !), le viol, des thèmes comme ça, faut croire que j’ai toujours eu ça en moi. Pourtant je ne fais partie d’aucune association, à part Amnesty, je ne suis jamais entrée dans une structure pour faire de manifestation, de trucs comme ça. Ma contribution à moi c’était de faire mes petites bd.

J’en ai retrouvé d’autres où je "parlais" de mes soucis du moment, des soucis de mes parents, au lieu d’écrire, j’exprimais en bd. Je n’ai jamais été à l’aise avec l’écrit, même s'il y en a dans mes albums, l’image vient en renfort et soutient l’écrit pour former un tout qui fonctionne comme un équilibre et devient un récit.

Vous êtes malheureusement un auteur encore confidentiel ; la dédicace est-elle un moyen pour vous de rencontrer votre public ou est-ce un exercice obligé ?

Oh, je dédicace parce que ça me fait plaisir mais je dédicace peu. Je n’avais pas fait de dédicaces depuis 2 ans et là, je me suis dit "tiens, pourquoi pas ?". Mais si je dédicace trop, ça devient un peu comme à l’usine, donc je m’économise. Il faut que ça reste un plaisir sinon, si je me sens obligée, ça me met de mauvaise humeur et, croyez-moi, je suis rapidement de mauvaise humeur et en plus ça se voit ! (rires) Quant au public, il est bigarré, pas exclusivement féminin.

On va terminer sur une info que vous m’avez confiée en début d’interview, vous êtes en train de terminer un nouvel album, est-ce que vous pouvez en dire un peu plus ?

Il sortira chez Atrabile, probablement au deuxième semestre 2010 (j’ai pris un peu de retard pour cause de bébé), ça parle de sorcières, c’est assez léger, il n’y a pas de revendication derrière... Enfin, il n’y a jamais de revendication derrière mon travail... Peut-être que si un peu finalement, je ne sais pas. En même temps, ça parle de femmes, elles ont été persécutées, elles gardent un goût amer dans la bouche. En fait, je travaille mon récit au fur et à mesure, la fin n’est pas écrite à l’avance donc je ne peux malheureusement pas vous en dire plus actuellement.

Alors je vais vous laisser aller manger Peggy Adam et je vous remercie pour le temps que vous avez bien voulu nous accorder.

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Réalisée par Low Valley
lors du Festival BD-Fil à Lausanne 2009


Bibliographie non exhaustive de l'auteur

Plus ou moins...
3 tomes parus (en cours)

Couverture Plus ou moins... l'Automne
© Atrabile 2007

Luchadoras
Couverture Luchadoras
© Atrabile 2006

Terriens
Couverture Terriens
© Mécanique générale 2006

Choco Creed t.1 à t.3
Couverture Choco Creed 1
© Café creed 2004

Comix 2000
Couverture Comix 2000
© L'Association 1999

 


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