K
 

A l’occasion de son passage au salon du livre de Genève, nous avons eu la chance de croiser Philippe Berthet, venu rencontrer ses lecteurs. Le célèbre auteur de Pin-Up, Le Privé d’Hollywood, Halona, Poison Ivy et bien d’autres albums encore, a bien voulu nous accorder quelques instants pour discuter de son dernier album Nico : "Atomium Express" aux éditions Dargaud et de sa carrière.
Tous nos remerciements lui sont adressés ainsi qu’au fringuant et efficace attaché de presse (GD).

Tout d’abord félicitations pour votre dernier album !

Merci, merci.

Comment a-t-il été accueilli par les lecteurs ? Vous avez de bons retours ?

J’ai quelques retours via les festivals et salons. Globalement, des retours enthousiastes. Pas mal de mes albums précédents étaient accueillis favorablement mais en l’occurrence, on sent qu’il y a un vrai enthousiasme autour de ce bouquin, ce qui est assez excitant. Et pas uniquement au niveau des lecteurs mais aussi de la presse, les journalistes en parlent de façon assez élogieuse ; ça frémit !

Donc quasiment une unanimité ?

Apparemment, oui, un sentiment général très positif.

Qui était fan de la chanteuse-mannequin-actrice allemande Nico ?
Fred Duval ou vous-même ?

On la connaît tous les deux, on sait ce qu’elle a réalisé, son parcours. Quand Fred m’a informé que le personnage principal s’appellerait Nico, j’ai immédiatement demandé s’il s’agissait de la chanteuse du Velvet Underground. Donc oui, nous étions sur la même longueur d’onde, même sans être totalement de la même génération (Ndlr. Berthet est né en 1956 et Duval en 1965).

Ensuite, j’ai effectué quelques recherches pour observer le look de Nico durant sa carrière et j’ai décidé de la typer avec cette coiffure à frange, parce que graphiquement ça fonctionne bien (ça permet au lecteur de tout de suite de la reconnaître). Notre Nico est plus blonde que l’originale ; ça aussi fait partie des codes bd pour asseoir le personnage : c’est souvent soit une blonde, soit une rousse, soit une brune.

De quoi êtes-vous le plus satisfait avec ce livre Nico : "Atomium-Express" ?

Difficile à dire. je dirais que je suis satisfait de l’ensemble. Pour une nouvelle collaboration, je trouve que nous sommes parvenus à obtenir un produit fini qui est professionnel, même plus que ça, qui dégage une âme ! Et le coloriste (Hubert) joue aussi son rôle dans ce travail parce qu’il a bien habillé le tout. Moi, je suis surtout fier du livre. Quand il est sorti et quand je l’ai eu en mains, j’ai trouvé que c’était un beau livre.*

 

*NDLR : il existe un tirage spécial de 3000 exemplaires, sous dos toilé, couverture inédite et avec un cahier supplémentaire. Un album équivalent sera publié à l’occasion de la sortie du tome 2.

L’album est truffé de références et de clins d’œil amusants (Tintin / Anita Pallenberg / Ralf et Florian de Kraftwerk / Marilyn Monroe mariée à Isaac Asimov...).
Qui en est l’instigateur ?

C’est plutôt Duval qui aime émailler son scénario de petites références, et j’apprécie. Il n’en met pas trop et ce sont des références marquantes. Par exemple, dans le tome 2 (prévu pour octobre 2010), on a une séquence de deux pages où il fait intervenir des vaisseaux de la série "Thunderbirds" (NDLR : connue en France sous le nom Les Sentinelles de l’air). Ce sont des clins d’œil : pour ceux qui ne connaissent pas, ce n’est pas grave, ça n’empêche pas la lecture et pour ceux qui connaissent, c’est un petit plus.

Avez-vous dû travailler plus vite que d’habitude pour réaliser deux albums aussi "rapprochés" (Nico t.1 est sorti en mars 2010 et Nico t.2 est prévu pour octobre 2010), un peu à l’instar des deux albums Yoni (mai et novembre 2004) ?

J’ai travaillé à mon rythme habituel. Il se trouve simplement que c’est le XIII Mystery (NDLR : Irina) qui a été retardé. J’avais fini pratiquement en même temps que "La Mangouste" (NDLR : premier tome du spin-off de XIII, dessiné par Ralph Meyer), donc ils ont retardé Irina pour qu’il y ait un an environ entre les deux. Pendant ce temps-là, j’ai pris de l’avance sur Nico et c’est pour cette raison que le deuxième tome pourra sortir rapidement (il est fini).

Parlons de XIII.
Avez-vous jugé délicat de vous immerger dans cet univers qui a conquis plusieurs centaines de milliers de lecteurs sur 25 ans et qui a été créé par d’autres auteurs ?

Oui, c’était assez intimidant au départ, forcément. A un moment donné, je me suis dit que si je voulais vraiment faire ce livre du mieux possible, je devais pouvoir m’approprier le personnage et l’univers. En même temps, il n’a jamais été question de dessiner à la Vance (NDLR : créateur de la série XIII, avec Van Hamme), au contraire. Et c’est vraiment lorsque je suis parvenu à me mettre en tête que j’allais faire un one shot, un polar avec un personnage de XIII certes, que j’étais sur les bons rails, et je l’ai fait à ma sauce. C’est ainsi qu’il faut le faire.

A propos de reprise ou de spin off, et si Yves Sente vous proposait de travailler
sur Blake et Mortimer ?

Je ne voudrais pas. Ce ne serait pas dans les mêmes conditions. Ce serait à la manière de Jacobs et j’en suis incapable ; ça me demanderait beaucoup trop de travail, ça ne m’intéresse pas. Ce qui était intéressant dans le XIII Mystery, c’était justement qu’il fallait garder son style propre.

Si on me proposait un Spirou, quoi qu’il soit très très éloigné de mon univers, ce serait très intéressant parce que chacun dessine son Spirou spin-off comme il le souhaite et ça pour un dessinateur, c’est assez jouissif, s’appuyer sur un univers existant en pouvant le décliner à sa façon. Mais faire de la reprise fidèle, ça ne m’intéresse pas du tout.

Comment appréhendez-vous la sortie d'une nouveauté ?
Plutôt paisible et confiant ou nerveux et fébrile ?

Ni l’un ni l’autre. je suis fébrile parce que j’ai hâte de voir le bébé mais une fois que j’ai le livre en mains, ça ne me concerne plus, c’est le boulot de l’éditeur, moi le mien est fait. Donc je suis à la fois confiant et fébrile. Ensuite, si tout le monde dans la chaîne a travaillé correctement, au bout, c’est le public qui lit ou qui ne lit pas, qui boude ou qui apprécie. Personne ne peut le savoir à l’avance. Le choix du public n’est jamais "déterminable" à l’avance et c’est très bien ainsi.

C’est ce qui fait le sel de votre métier.

Tout à fait, et en même temps, le public est changeant. Et il n’y a pas de règle pour faire un bon ou un mauvais album comme il n’y a pas de règle pour faire une bonne ou une mauvaise couverture. C’est très fluctuant et c’est aussi ça qui donne l’intérêt de la chose : rien n’est jamais acquis.

A ce propos, en 1990, sur le poster du Privé d’Hollywood, vous déclariez : "ces 10 ans de
BD ont constitué les fondations de mon métier. J’en ai eu besoin pour savoir qui j’étais et quelles choses j’avais envie de dire ; j’étais dessinateur, je me sens de plus en
plus auteur". Et entre 1990 et 2010, avez-vous franchi un autre palier ?

Peut-être pas de palier différent mais j’ai certainement évolué. Je ne suis pas auteur complet, j’ai fait un album tout seul en étant aussi scénariste mais c’est tout. Là, y’a peut-être encore une lacune mais en même temps, ça ne me pèse pas, je ne vois pas ça comme un manque.

Si un jour j’ai une idée que j’ai envie de développer, je le ferai. Là, je n’ai pas d’idée et j’aime travailler en collaboration avec des scénaristes. Mais effectivement, je me sens de plus en plus auteur. A l’époque, j’étais plus dans l’illustration de l’intrigue, à respecter chaque case selon les instructions du scénariste, tandis que maintenant, j’ai pris de l’aisance par rapport au fait que c’est moi qui tiens la caméra et fais la mise en scène. De ce point de vue-là, je me sens plus auteur, certainement.

Depuis Chiens de prairie (novembre 1996), tous vos personnages principaux sont des femmes (6 albums de Pin-Up, 2 de Yoni, 3 de Poison Ivy, Irina, Nico) :
doit-on en déduire que c’est pour une raison technique ?

La raison principale, c’est que j’adore dessiner les personnages féminins. Apparemment, ils ont l’air de plaire aux lecteurs. J’ai plus de facilité à dessiner une femme qu’un homme. Après Pin-Up, ça a renforcé ce côté-là dans l’esprit des gens et je ne sais pas comment le lectorat recevrait une de mes séries avec un héros viril.

Comme ceux de Enrico Marini ?

Oh lui, il sait tout faire, c’est différent. Il peut dessiner tout autant les femmes que les hommes, moi, je ne sais pas faire ça.

Cela dit, dessiner les femmes, je n’en fais pas une religion non plus, ça c’est fait comme cela, naturellement. Le premier qui a décelé cela en moi, c’est Yann : il m’a proposé la série Pin-Up sur la base d’un personnage féminin que j’avais dessiné dans Halona et qu’il avait particulièrement aimé. Donc c’est Yann qui a mis en lumière mon côté "dessinateur de femmes".

Lisez-vous régulièrement de la bd ?

Episodiquement. Je pioche des choses à gauche et à droite mais je ne lis pas beaucoup. Je devrais en lire davantage mais je suis un peu feignant de ce côté-là.

Vous avez collaboré avec Tome, Cossu, Andreas (Mortes saisons), Bocquet et Rivière (Privé d'Hollywood), Yann, Duval, Corbeyran, Foerster,. Andrieu (Couleur café).
Avec qui auriez-vous envie de travailler aujourd’hui ?

Je n’ai pas de fantasme particulier, c’est un peu au coup par coup. ça ne veut rien dire de s’arrêter à un nom. Un scénariste peut très bien faire une excellente série avec un dessinateur et asseoir sa réputation et par ailleurs il peut faire un mauvais scénario et se montrer maladroit avec un autre dessinateur.

Dans le cas de Fred Duval, c’était un peu un coup de poker. Il se trouve que ça s’est bien passé mais ça aurait pu être un cauchemar. Je pense que c’est comme ça qu’il faut envisager les choses : un peu au coup par coup. Voilà, mais il est vrai que j’aime bien les collaborations.

Vous considérez-vous comme un auteur doué ou comme un acharné ?

Plutôt un acharné qui a dû travailler et travailler encore. Lorsque je suis entré à l’école de St-Luc, je dessinais comme un pied et c’est à force de sueur que je suis arrivé à ce que je sais faire aujourd’hui. Je ne me considère pas comme un dessinateur qui a des facilités.

La période semble favorable aux adaptations filmées de bd (Largo Winch, Adèle Blanc-Sec, Iron Man II, Kick Ass...) : vous pensez que ça apporte quelque chose au monde du 9e art ?
Aimeriez-vous voir évoluer vos personnages sur grand écran ?

Ca ne me déplairait pas, ça doit être sympa même si à mon avis, ce sont deux mondes différents. Je ne pense pas que les gens qui viennent de voir Adèle Blanc-Sec au cinéma vont nécessairement aller vers la BD de Tardi. En même temps, via le battage médiatique, il y a des connections qui se font.

Ce n’est pas tellement dans un but de gloriole mais oui, voir ses personnages sur grand écran serait plaisant ; j’aimerais bien que Nicole Kidman joue Dottie, ce serait cool (Rires).

Vos histoires sont rarement (voire jamais) situées en Europe dans l’époque présente.
Est-ce que c’est délibéré (le monde actuel européen vous ennuie) ?

Il y a deux choses : il y a le côté américain qui me poursuit depuis que je fais de la BD. Pourquoi, je n’en sais rien. Une espère de vieux fantasme d’adolescent, j’ai été nourri par le cinéma américain des années 40-50, pas mal de lectures sur les USA, etc. Je pense que les américains exportent très bien leur "mythologie" et je suis bon public à ce niveau. Je n’ai jamais mis les pieds là-bas. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le quotidien, la réalité américaine actuelle mais le mythe.

Ensuite, le côté contemporain : quand je fais un album, j’ai besoin de rêver, de voyager. Je cite toujours l’exemple d’Alain Dodier (NDLR : auteur de Jérôme K. Jérôme Bloche) qui dessine son quartier, son héros sur son solex qui va acheter ses mandarines chez son épicier. Il le fait très bien mais moi je serais incapable de dessiner ça, ça m’ennuierait. Même si l’action consiste à acheter des mandarines chez l’épicier du coin, il faudrait que ce soit un quartier du Bronx, j’ai besoin de ça.

Dans votre jeunesse, vous avez pu profiter de quelques conseils de Peyo.

Oui, c’est vieux, ça ! J’avais 15 ou 17 ans. Il se trouve que mes parents habitaient à côté de chez Peyo et on se croisait. Moi, j’étais ami avec le fils de Peyo (Thierry Culliford), on jouait ensemble dans les terrains vagues. Un jour, lorsque j’ai commencé à vouloir faire de la bd, je suis allé sonner chez Peyo pour lui demander des conseils.

Est-ce que vous pensez que cette transmission de savoir entre un glorieux maître et des jeunes avides de connaissances se fait toujours ou est-ce que c’est moins d’actualité ? L’époque serait moins altruiste ?

Franchement, je ne sais pas. J’imagine que ça doit se produire. Me concernant, il n’y a pas de demande actuellement mais il se trouve que c’est arrivé. Par exemple, Bernard Vrancken, avant de faire IRS, est venu me trouver à plusieurs reprises, me montrer des planches, me demander des conseils.

Qui sont vos premiers lecteurs ? Ont-ils une influence sur votre travail ?

Ma compagne fait aussi de la bd. Nous travaillons à deux dans un atelier, donc nous sommes les premiers lecteurs l’un de l’autre. Et c’est super important parce qu’il y a des moments de doutes, on ne sait pas comment cadrer, comment équilibrer une planche, etc., et le fait d’avoir un regard extérieur peut décoincer des situations en deux minutes au lieu de perdre une journée à se torturer les méninges.

Maintenant, il y a ma fille qui vient aussi donner son avis : c’est intéressant parce qu’elle a un regard vierge.

Et troisième regard avant celui des lecteurs, c’est celui du scénariste : très important ! Quand je termine une planche, je la faxe ou l’envoie par e-mail (généralement, je fais cela sur une séquence, soit 3-4 pages) au scénariste pour obtenir sa réaction.

Quelle importance accordez-vous aux couleurs ?

J’adore le noir et blanc mais dans la mesure où on parle d’une bd en couleurs, la couleur est primordiale.

J’ai réalisé beaucoup d’albums moi-même en couleurs à la main et j’ai eu beaucoup de mal à les lâcher la première fois à un coloriste ; ça a été toute une histoire ! Nous avons tous des sensibilités différentes, il y a donc des moments où j’étais en désaccord. Ce n’est pas facile mais lorsque l’on fait appel à un coloriste, il faut un minimum de confiance et il faut lui permettre de s’exprimer. Il peut renforcer des ambiances, des rythmes par ses choix de couleurs. Son travail est très important mais il faut qu’il ait une excellente notion de la narration en bande dessinée

Que pensez-vous du livre électronique ?
Avez-vous des craintes quant à la BD électronique ?

Craintes partagées un peu par tout le monde, oui. Tout dépend du cadre, des limites. A priori, je ne suis pas contre mais il semble qu’actuellement il y a des développements qui se font sans concertation avec les auteurs et c’est dommage. En tant qu’auteurs, on va nous dire : "c’est comme ça, comme ça, comme ça, vous signez là" et on n’aura participé à rien du tout.
Là, il y a un peu une forme de désinvolture, voire une prise de pouvoir de la part de l’éditeur qui vise d’abord à développer le truc et qui pensera à s’occuper des auteurs ensuite. C’est un sentiment un peu désagréable...

Le passage quasi-obligé en dédicace, vous apporte-t-il quelque satisfaction ?

J’avoue que je ne suis pas un fan des séances de dédicaces. Ce n’est vraiment pas mon truc, je n’aime pas dessiner en public. Donc c’est un gros effort que je fais. Et je n’ai pas un contact toujours très évident avec les amateurs. Je vois des dessinateurs qui ne cessent pas de parler, de raconter leur vie, etc., je ne sais pas le faire.

Lorsque je dessine, il faut que je me concentre, donc c’est un exercice très difficile. Cela dit, il y a quand même le plaisir de rencontrer des gens, de voir qui nous lit, comment ils ont réagi au livre en question, c’est sympa. Et ce n’est que de cette façon qu’on peut croiser nos lecteurs, donc difficile de dénigrer complètement la dédicace. Ce qui est bien actuellement, c’est que les séances sont de mieux en mieux organisées, balisées. Il y a une époque où j’ai cessé parce que ça devenait infernal, les lecteurs exigeaient de plus en plus, etc., c’était devenu impossible.

Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de votre œuvre ?

(Après un temps de réflexion...) L’ensemble ! (Rires)

Monsieur Philippe Berthet,
merci pour le temps que vous nous avez accordé et plein succès !

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Réalisée par Hobbes lors du Salon du Livre de Genève (28 avril - 2 mai 2010)


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Chien de prairie
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La Dame, le cygne et l'ombre
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