K
 

Bonsoir Kris. Tu as donc commencé la bd à 6 ans avec ton premier scénario de Tif et Tondu que tu avais dessiné. Pourquoi ne t'es-tu pas lancé dans le dessin ?

Bonsoir. Ca ne m'a jamais tenté parce que je n'ai jamais eu de rapport "physique" avec le dessin. Je n'ai jamais eu réellement de plaisir à dessiner. Je l'ai fait la première fois parce que j'étais seul et que je n'avais pas de dessinateur talentueux à côté de moi ! Mais rapidement, ce qui m'a plu avant tout, ça a été de raconter des histoires. Pas seulement en bande dessinée mais aussi en sketch, au "théâtre" (on en faisait en famille), etc. C'est l'écriture qui m'a toujours plu. Après, la bande dessinée était naturelle parce que je n'ai lu que ça pendant 15, 20 ans et que donc, je pensais mes histoires en images et selon une "grammaire" spécifique à la bande dessinée.

Si c'est raconter des histoires qui t'intéressait, pourquoi ne pas te lancer directement dedans ? Tu es quand même aller jusqu'en maîtrise d'Histoire.

Je ne me voyais pas me lancer directement dans l'écriture parce que je pense que pour raconter des histoires un peu dignes de ce nom, il faut avoir une certaine maturité. Certains l'ont à 18 ans, moi non. Et je pensais que vivre pas mal de choses avant allait nourrir les histoires que je pourrais raconter par la suite. Après, ce sont aussi les occasions qui font les auteurs puisque c'est seulement en faculté que j'ai connu un groupe de personnes qui voulaient aussi faire de la bande dessinée, et parmi eux des dessinateurs.

Mon véritable premier essai avait quand même eu lieu vers 14, 15 ans. J'avais écrit au journal Tintin, qui avait fait paraître ma lettre où je disais que je voulais devenir scénariste de bande dessinée. J'avais été contacté par deux dessinateurs : un suisse et un canadien ! J'ai commencé à travailler avec eux et au bout d'un an, j'ai arrêté parce que c'était trop d’investissement à cet âge-là. Je me suis rendu compte que c'était énormément de travail et qu'il fallait vraiment que j'en aie envie. J'ai donc attendu que cette envie grandisse, se change peu à peu en (bonne) frustration pour finalement me lancer.

J'ai lu dans ta bio que tu es ex-leader syndical. Tu peux nous en parler ?

Un petit moment dans ma vie, pendant les grèves de 95 où je me suis retrouvé effectivement, avec deux autres personnes, à mener les grèves à l'université de Brest. Ca a duré deux semaines et ça a été extrêmement formateur. Ca fait partie d'un certain éveil à la politique en général, même si je l'avais eu avant, en Irlande du Nord. Mais c'est là que ça s'est concrétisé dans les faits. Je n'ai pas voulu continuer là-dedans parce que la politique, là aussi, c’est un métier... C’est tellement facile de les dénigrer mais moi j’avoue une certaine admiration pour nombre d'hommes politiques et pour l’investissement personnel que ça leur demande. Bref, ce sont des fonctions indispensables mais je ne souhaite ce travail à personne ! De mon côté, j'estimais que ma manière la plus naturelle d'aborder le domaine politique était, une fois de plus, de le faire à travers mes histoires. C'est là que je peux le mieux faire passer les choses qui me touchent et que j'ai envie de partager. Il y a donc ce fond politique qu'on retrouve dans un certain nombre de mes histoires.

Là où c'est le plus flagrant, c'est quand même dansUn homme est mort.

Pourquoi est-ce que ce n'est pas sorti plus tôt ?

Je conçois plus le scénario comme une sorte "d'éveil exacerbé et permanent" où on attend un peu d'avoir la bonne histoire qui nous passe sous le nez, et à ce moment-là, à la différence des personnes qui vont peut-être la voir passer mais sans plus, le scénariste la saisit. Bref, je suis un peu en attente permanente de bons sujets, de bons personnages, de bonnes idées, de bons récits. Et Un homme est mort m'est passé devant à un moment... Ca réunissait tout ce que j'aimais, tout ce qui parlait à la fois à ma mythologie personnelle et à ce que j'avais envie de faire artistiquement dans les années à venir.

Même si l'histoire est en grande partie fictionnelle, dans ses détails en tout cas comme tu l'as souvent dit, est-ce plus dur de se raccrocher à des faits réels ?

C'est plus de travail parce qu'il faut vraiment faire attention à ce qu'on raconte, surtout quand on évoque des personnes qui sont encore en vie. Après, ça permet quand même de donner un cadre réaliste et ça donne des bornes à l'histoire. Ca évite de se perdre. C'est un travail vraiment différent. Je ne dirais pas que c'est plus ou moins dur mais en tout cas, c'est vraiment intéressant à aborder, ce domaine de réalité avec des personnes qui existent et dont on va raconter l'histoire. C'est assez fascinant à retranscrire pour être à la fois fidèle sans tomber dans le panégyrique. C'était un peu le danger qui pouvait nous guetter pour Un homme est mort, de faire de René Vautier une sorte de statue, de saint communiste ou syndicaliste CGT. On est un peu dedans quand même puisqu'il a le beau rôle. Mais voilà, c'est une histoire où, à un moment de leur vie, selon moi, des gens ont été grands. On n'a donc pas voulu montrer le mauvais côté des choses mais comment des personnes, sous le poids des événements, se révèlent à eux-même et pour les autres..

Au début du projet, tu avais un scénario de 160 pages très documentaire.
Comment es-tu passé à ce 62 pages plus fictionnel ?

La première version partait vraiment de très loin puisqu'elle évoquait presque toute la mythologie ouvrière brestoise d'après-guerre dans son ensemble. On partait du premier bombardement anglais sur Brest en 1941. C'était vraiment une approche complètement différente. Après c'est en revenant sur l'histoire du tournage de ce film en elle-même qu'on s'est dit qu'elle était suffisante et qu'on risquait de la noyer, en l'entourant de tout un "fourbi" documentaire. On a donc préféré la séparer de ce côté documentaire, amener ça dans un dossier final et se concentrer sur cette belle histoire qui méritait d'exister par elle-même.

Quel a été l'apport d'Etienne Davodeau ?

A la base, c'était déjà une de mes références pour ce travail, notamment son livre Rural qui m’avait beaucoup marqué. On peut donc dire qu’il était quelque part présent dès le départ même si j’ai commencé sans lui ! Ensuite, sur le scénario proprement dit, il s’est occupé notamment du découpage case par case. Je m'occupais de décrire l'action de chaque scène, les dialogues, ce qui se passait et à partir de là, Etienne faisait son découpage. Mais en fait, dès le début, ce scénario était idéal pour Etienne Davodeau. C'est un hasard. C'était le dessinateur idéal aussi. On s'est retrouvé là-dessus. Mais on n'a pas eu à retravailler énormément. Les choses se sont faites de manière très naturelle. Quand Etienne a pris le dessin en main, l'album s'est fait en un an. La préparation, les recherches avant ça ont duré deux ans, deux ans et demi. Mais quand il est arrivé, le projet était prêt à être lancé. Il l'avait aussi suivi d'un regard d'éditeur auparavant puisqu’il avait failli le diriger pour les éditions Delcourt avant de finalement quitter ses fonctions. On avait donc eu le temps d'éliminer les fausses pistes avant que lui ne reprenne le dessin en route.

Comme on oublie toujours Ferri sur leRetour à la terre,on présente très souventUn homme est mortcomme le nouveau Davodeau. Comment tu prends ça ?

Je n'ai pas de souci là-dessus parce que je préfère avoir fait cet album que de ne pas l'avoir fait. Ou de l'avoir fait moins bien avec quelqu'un de moins talentueux qu'Etienne. C'est évident que quand quelqu'un a une vingtaine d'albums derrière lui et, pour Etienne, un certain nombre d'entre eux qui ont marqué la bande dessinée, c’est normal qu’on parle un peu plus de lui ! Il est au sommet de son parcours, et j'espère qu'il va y rester longtemps. Moi, je suis au début du mien. Je vois plus ça comme une chance d'avoir fait ce bouquin avec lui et sur ce sujet-là, plutôt que de me dire que je ne suis pas assez mis en avant. De toute façon, Etienne joue le jeu, il sait très bien renvoyer la balle. Moi, ce que je dois prouver, ce sera dans les albums suivants. S'ils sont éventuellement aussi intéressants pour les gens qui ont aimé Un homme est mort, par ricochet, même en retard, on dira qu'il y avait du talent venant de Kris sur ce bouquin-là. Maintenant, ce qui m'intéresse, c'est de toucher les gens avec un récit. Je n'ai pas beaucoup d'ego personnel, j'ai un ego dans l'œuvre en elle-même. Je veux qu'elle soit vraiment bonne et je suis déçu si elle ne l'est pas. Mais je ne suis pas déçu si mon nom est cité énormément ou au contraire, pas du tout. Si je voulais être célèbre, je n'aurais pas fait de la bande dessinée, de toute façon..

En plus de la bd, y a le dossier, l'expo et même maintenant un documentaire
qui se tourne dessus. C'était indispensable à la bd ?

Ce n'était pas indispensable, mais ça pouvait bonifier encore l'histoire. On le pensait mais vu les retours qu'on a, c'est vraiment ça. On a énormément de réactions positives sur le dossier. Quasiment 90% des commentaires qu'on a le mettent en avant. Ca permettait d'amener la réflexion encore plus loin, d'apporter encore plus au lecteur sur le contexte du récit. Il n'y avait donc pas de raison de s'en priver à partir du moment où l'éditeur était prêt aussi à le financer. J'ai vraiment envie que la bande dessinée serve de support pas uniquement pour du divertissement même si j'adore ça, mais qu'il existe aussi une bande dessinée qui amène à la réflexion, qui oblige le lecteur à se positionner. Et Un homme est mort oblige le lecteur à ça, je pense. Mais pour y arriver, il faut aussi lui donner toutes les clés. En 62 pages, c'est un peu juste. On a donc essayé de contextualiser toute cette histoire pour le lecteur. Ca demande presque deux lectures. Souvent, des lecteurs m'ont dit qu'après avoir lu le dossier final, ils étaient venus relire la bande dessinée avec un oeil très différent.

Il y a beaucoup de rencontres organisées autour de cet album.
Déjà, quel est le public qui vient te voir ?

Ah ce n'est pas un public traditionnellement bédéphile, ça c'est clair et net ! C'est vraiment marquant. Je n'ai pas du tout le même public que je pouvais rencontrer sur mes précédents albums. C'est souvent des gens qui lisent peut-être une bd par an ou tous les dix ans, et qui ne s'imaginaient pas que la bande dessinée pouvait aborder ce genre de sujet. Ce sont des gens qui sont évidement sensibles au militantisme, voire pour la plupart, militants eux-même. Après, par le bouche à oreille, c'est en train d'élargir vers des gens qui recherchent tout bêtement une belle histoire. Une belle histoire qui donne du sens, qui n’hésite pas à mettre en avant certaines valeurs... Nous, on affiche notre parti pris d'entrée de jeu, parce qu'on estime que si on voulait faire croire à une sorte d'objectivité, ça donnait Une version de la Vérité et point barre. On n'ouvrirait pas le débat dans ce cas-là. Alors qu'en affichant une subjectivité vraiment revendiquée, on oblige les gens, une fois de plus, à se positionner et donc à réfléchir sur leurs propres valeurs, ce que eux aiment ou n'aiment pas.

Et donc, quels sont les retours principaux que tu as ?

C'est assez touchant. Il n'y a pas vraiment de demi-mesure. Il y a des gens qui n'ont pas aimé évidement, des gens qui trouvent ça manichéen, on s'y attendait aussi. Pour les gens à qui ça ne parle pas, on est manichéen. Pour les gens à qui ça parle, on est engagé. A mon avis, l'un et l'autre sont un petit peu faux. Mais on sent que ça touche les personnes. On a beaucoup de commentaires où des gens disent avoir versé une larme, voire plus que ça, ce qui est assez rare en bande dessinée. Et donc, voilà, on a l'impression d'avoir fait un livre utile, qui remue un peu les gens. Il n'y a rien de pire pour un auteur que de faire un bouquin anonyme, déjà oublié aussitôt lu. Et l'impression qu'on a avec Un homme est mort, c'est que le livre reste dans l'esprit des gens.

Comment s'est passée la mise en scène de l'expo ? C'est venu après ?

Non, pareil, c'est quelque chose dont j'avais envie depuis un moment. J'aime bien la scénographie. Je trouve qu'une exposition doit permettre d'aller plus loin dans l'album, pour remettre ça dans le contexte une fois de plus, pour montrer le travail des auteurs, un côté "making of" d'un album. Ca a donc été les deux directions qu'on a prises : Montrer le travail en amont, avant les pages de bande dessinée, et contextualiser à nouveau mais en trois dimensions, avec des documents d'époque et par des décors, l'action décrite dans Un homme est mort. Ca a été très lourd à gérer. Ca m'a pris beaucoup de temps. Mais c'était vraiment plaisant. Et une fois de plus, ça nous permet d'aller vers un public plus large qui découvre la bande dessinée grâce à l'expo.

Comme tu l'as dit, tu ne te limites pas à la bd. Tu fais aussi des courts métrages par exemple. Comment choisis-tu une histoire pour tel ou tel media ?

Relativement naturellement. En général, mes scénarios sont avant tout une suite d'images, pour la bande dessinée en tout cas. Donc je vois les premières pages assez rapidement, et c'est souvent à partir de là que je vais bâtir le reste, presque comme excuse pour pouvoir mettre cette première scène ou cette dernière scène éventuelle en place. Après, il y a des fois où je vois un peu plus l'ambiance sonore par exemple ou certains plans propres au cinéma. Contrairement à ce qu'on croit, c'est très différent. Dans la bande dessinée, 90% de ce qu'on raconte se passe dans la tête du lecteur en réalité. C'est lui qui fait le lien entre deux cases et qui fabrique l'histoire alors qu'au cinéma, il y a beaucoup de choses qui sont imposées. Donc quand j'ai vraiment envie d'imposer certaines images fortes que j'ai en tête, je peux aller plus vers le cinéma. Quand j'ai les mots pour le décrire, je peux commencer à aller vers le roman, comme je suis en train de commencer à y aller. Le théâtre, c'est plus le côté spectacle vivant qui est intéressant, essayer de faire réagir le public. Voir les acteurs en chair et en os devant soi, c'est encore autre chose. Je verrai très bien Un homme est mort au théâtre par exemple. Mais construit et écrit de manière complètement différente, parce que là, j'aurais envie de le raconter avec presque un seul acteur qui jouerait plutôt Edouard Mazé, l'ouvrier qui a été tué, et un jeune flic. Il changerait d'uniforme d'une scène à l'autre. Ce serait la journée banale, à la base, de deux jeunes mecs que rien n'oppose au début mais qui se retrouvent dans des camps adverses, et dont l'un va tuer l'autre.

Un homme est mortva donc finir par devenir multimédia.

C'est possible. Maintenant, c'est juste un souhait, presque un fantasme. J'aurais envie de l'adapter moi-même mais là comme ça, je me dis que je n'aurais vraiment pas le temps avant un moment. Donc si un metteur en scène de théâtre venait me voir en me disant qu'il aimerait faire Un Homme est mort, là j'y vais tout de suite. A condition de participer à l'écriture quand même puisque j'ai un certain nombre d'envies à mettre en scène au théâtre autour de ce sujet. C'est un juste retour des choses puisque j'ai découvert ce sujet-là par une pièce de théâtre quand j'étais gamin. Et puis c'est une bd sur un film qui tire son titre d'un poème. C'est aussi ce côté multi-artistique qui est présent dans Un homme est mort qui m'a fasciné parce que je suis une éponge qui absorbe des choses partout où je peux en absorber. Beaucoup de choses me nourrissent pour la bande dessinée en elle-même, pas seulement la bande dessinée en tout cas.

Tes références, ce sont plutôt des bd d'aventures. Tes bd par contre ne sont pas forcément faciles, il y a une réflexion derrière. Faire de la bd d'aventure pure, ça ne t'attire pas ?

Il y a être lecteur et être auteur. Pourquoi je n'écris pas principalement des choses que j'ai adorées quand j'étais gamin, je n'en sais rien. Sans doute parce qu'à un moment, il faut savoir tuer l'enfant qui est en nous et devenir adulte et à ce moment-là, on a d'autres envies qui viennent. Je ne sais pas. En tout cas, je reste lecteur de grands classiques franco-belges, par exemple. Peut-être par nostalgie mais j'y trouve toujours un plaisir. Ce sont eux en tout cas qui m'ont amené à l'écriture de bande dessinée. Après, il y a des sujets que je peux aborder de manière uniquement adulte, pas sous l'angle de l'aventure tout public. Mais ça reste une envie quand même. Une de mes prochaines séries qui sortira chez Dupuis revient à ces premiers amours de jeunesse-là mais en essayant de ne jamais édulcorer une certaine réflexion.

Pour l'instant, tu es passé par à peu près tous les formats possibles.
Tu n'as pas de limite à ce niveau ?

Non, au contraire. Si j'ai eu envie de faire ce métier là, c'est aussi pour ce côté schizophrène de vivre 4 vies par jour, en racontant des histoires très différentes. Il y a des histoires qui sont adaptées à tel ou tel format, et pas à un autre. Donc, non, je n'ai vraiment pas envie de travailler dans un genre ou un format particulier mais d'aller voir plein d'histoires, plein de personnages, plein de formats différents. C'est le plaisir d'un quotidien tout le temps renouvelé.

L'échec du format 32, ça t'a touché comment ?

C'est frustrant. J'avais vraiment écrit spécifiquement pour le format 32. Maintenant, si on s'arrête à chaque échec, on change de métier. Je me rends compte que je n'écris jamais aussi bien que quand je me prends un échec, un mur. Ca m'était déjà arrivé quand je m'étais fait refuser mon premier projet. Le temps d’une nuit s’est posée la question "est-ce que je vais vraiment réussir à devenir auteur de bande dessinée ?" et le lendemain matin, j'étais levé à 6h et je me remettais au travail. Bon hé bien les 32, ça ne se fera plus en souple ni en 32 pages. Du coup, quand je l’ai su, dès le lendemain matin, je réfléchissais comment tirer parti des seuls 96 pages. On a essayé, ça n'a pas marché pour plein de raisons, mais la vie ne s'arrête pas à ça, c'est évident. On a appris quand même plein de choses. Sans compter une certaine forme d’aventure collective qui crée forcément des liens affectifs entre auteurs. Je ne crois pas qu’un seul auteur de cette collection regrette d’y avoir participé.

Dans tes bd, on retrouve aussi souvent une influence familiale, qu'elle soit consciente ou pas dès le début. C'est indispensable ?

C'est presque troublant... Effectivement, sur Toussaint 66, c'était plus affirmé, je savais d'où ça venait. Sur Un homme est mort, je ne me suis rendu compte vraiment qu’à la fin que j'étais en recherche de racines personnelles ou que ça s'adressait en fait directement à ma propre mythologie. Encore plus évidemment lorsque j'ai découvert les images de mon grand-père, cachées au sein des quelques dizaines de secondes du film de Vautier que nous avons miraculeusement retrouvé alors que j’écrivais tout juste la fin de l'histoire. Ca me fait un peu peur, parce que je me dis que des histoires familiales, je ne dois pas en avoir des millions. J'ai une vie relativement banale. Mais en même temps, je dois reconnaître que la famille a toujours été très importante chez moi, sans qu'elle soit handicapante, parce que j'ai une famille très large. Elle a plutôt été extrêmement enrichissante avec des parcours de vie très différents. Et forcément, ça a nourri mon imaginaire de gamin. Ca va peut-être ressortir à nouveau dans d'autres récits. Mais je le laisse venir. Ce n'est pas une volonté. J'ai encore un récit totalement autobiographique à faire. Après, comme ça sans réfléchir, je suis persuadé que je n'ai plus rien d'autre à raconter qui pourrait venir de mes racines personnelles. Mais va savoir...

Justement, quand tu découvres ce genre de lien, est-ce que les réactions négatives comme celle d’un dénommé Michel Corre sur bdparadisio te touchent plus ?

Ah ça oui... Pourtant, une fois de plus, je n'ai pas d'énorme susceptibilité par rapport à mes livres. Je sais pertinemment dès le départ que ça ne peut pas plaire à tout le monde. Et je sais que ça fait partie du jeu, à partir du moment où on cherche à être édité, qu'il y a des gens qui vont acheter notre livre et que l’on va décevoir. Ca, je l'acceptais depuis le début. Maintenant, effectivement, sur Un homme est mort, j'étais assez à fleur de peau. Si l'album avait été mal accueilli, je pense que je l'aurais très mal vécu. Je m'en suis rendu compte dans les jours qui ont suivi la sortie, parce que j'étais vraiment à l'affût de tout commentaire. Au début, ils ont été très bons, alors c'était évidemment plaisant. Mais pour les premiers commentaires mauvais que je reçois, ça me fait un peu chier. Je m'oblige à y répondre alors que ça n'a aucun intérêt pour certains et que pour d'autres albums, je n'aurais pas répondu. Maintenant, c'est le jeu. On s'expose et, du coup forcément, on prend parfois des coups.

On va parler un peu de tes projets aussi. On commence par ceux qui sont un peu au frigo.
LesKrOb'arts, Requiem,c'est oublié?

Non, Requiem va sans doute réapparaître sous un autre titre : ça s’appellera Chronique de la Guerre des Sans-Dieu et j'espère le faire avec Corinne Bertrand au sein du label Quadrant Solaire. Mais j’ai complètement transformé la structure du récit. C'est une oeuvre de jeunesse qui a été digérée maintenant (enfin j'espère !). Mais je garde le même thème central, autour de ce mystère de la foi et de la religion. Sinon, les projets que j'ai en tête, je sais déjà que je n'aurai pas assez d'une vie pour tous les réaliser. Donc pour l'instant, il y a beaucoup de choses en gestation. Et puis, soit ça va sortir tout seul, soit je vais trouver le collaborateur idéal pour les mener à bien. Les projets se construisent un peu aussi comme ça, par hasard. Il y a une volonté de départ, des idées et puis une part de hasard, de chance, de circonstances qui font que certains voient le jour et d'autres pas du tout.

Le Déserteur?

Ca va dépendre de nos rapports avec Delcourt, enfin surtout des miens en fait. Vu les projets que je développe à côté, si je dois continuer Le Déserteur (qui m'intéresse toujours autant) ce sera tel que je l'avais prévu au départ, en 5 albums et avec une certaine ambition, ou je ne le fais pas du tout. Et ça, je ne vais pas le demander pour l'instant chez Delcourt, on ne me l'offrirait pas (pour plein de raisons dont certaines très valables : la série n’a pour l’instant pas trouvé son public du tout). Après, il faudrait aussi qu'Obion ait envie de revenir à un dessin réaliste, ce qui n'est pas le cas actuellement. Bref, c'est soumis à beaucoup de contingences, et pour l'instant, ce n'est pas gagné.

L'Armada
(projet avec Julien Lamanda) ?

Non, ça c'est abandonné. Mauvaise idée de départ.

Le Lys et l’Hermine
(projet sur les guerres d'indépendances bretonnes au Moyen Age) ?

Oui, ça va se faire dès que j'aurai trouvé un bon dessinateur qui aura envie de s'attaquer au moyen âge de manière très réaliste. Mais là, c'est beaucoup de travail préparatoire, comme Un homme est mort, beaucoup de recherches. C'est une question de temps. Le projet continue à mûrir tranquillement et je pense qu'il se fera.

Coupures irlandaises
(projet sur le conflit nord-irlandais avec Vincent Bailly au dessin) ?

Ca devrait sortir à la fin de l'année 2007, si tout va bien. Nous en sommes quasiment à la moitié.

En novembre, quand elle viendra
(projet sur les racines du rock’n roll et de l’Amérique profonde) ?

Ce sera en deux volumes, avec Thierry Martin au dessin. Premier semestre 2008 pour le premier volume. Il s’agira presque d’une sorte de préquelle à un projet bien plus vaste intitulé Une Amérique.

D'autres projets?

D’abord la suite du Monde de Lucie bien sûr avec Guillaume Martinez et dont la première "intégrale" de 96 pages sort en janvier. On espère la deuxième "saison" pour fin 2007.

Ukronia, une série de récits en deux tomes mélangeant Histoire et SF chez Dupuis pour fin 2007.

Notre-Mère-la-Guerre, qui sera un récit en deux volumes sur la première guerre mondiale et qui devrait être dessiné, je l'espère, par Maël (les Rêves de Milton chez Dupuis). On attaque ça, grosso modo, premier semestre 2007.

Chroniques de la Guerre des Sans-Dieu donc, qui serait, tel que je le vois actuellement, en deux fois 5 tomes. La même histoire mais vue de deux points de vue différents. Là, c'est très ambitieux évidement. Ca va prendre du temps à bâtir scénaristiquement et ensuite à lancer éditorialement.

Rencontre du deuxième type, que l'on a déjà signé chez Futuropolis. Entièrement autobiographique, écrit à quatre mains avec mon meilleur ami, Eric Thomas. C'est une sorte de voyage dans l'adolescence, une chronique de l'amitié pure. On a tous eu un meilleur ami. Là, il y a une histoire un peu spéciale par-dessus puisque Eric, quand je l'ai connu, sortait vraiment du "ruisseau" et savait à peine lire et écrire. Il est maintenant libraire et même auteur de bande dessinée finalement sur ce bouquin-là ! On raconte un peu cette chronique adolescente sur 10 ans.

Enfin, je termine la série Angus Powderhill à la place de Luc Brunschwig mais toujours avec Vincent Bailly au dessin. Et je m’intéresse de près aux mineurs de fond... Et au football ! Mais là, c’est encore un peu tôt pour en dire plus.

Ton association, L’Atelier des Violons dingues, ça devient quoi?

Ca se relance sérieusement en ce moment, puisqu'il y a des projets intéressants pour nous sur Brest. On peut avoir un atelier dans un grand centre Image et Son, où seraient réunies toutes les associations culturelles brestoises. On vient donc de relancer sérieusement l'association. On reparle de micro-édition. A voir. On met surtout un blog en place pour tous les membres de l'atelier, qui est fait par Obion et miss Gally et qui sera mis en ligne début janvier. Et puis on continue des expositions, beaucoup d'ateliers pour les gamins, des choses comme ça...

T'estimes avoir eu de la chance au niveau de tes éditeurs ?

Ouhla, oui ! J'ai une chance énorme d'avoir connu Sebastien Gnaedig et Corinne Bertrand, et donc d'avoir démarré d'abord chez Dupuis et maintenant chez Futuro. Là, j'ai un accompagnement autant éditorial que financier, une écoute sur mes projets qu'un jeune scénariste n'a pas souvent. Je n'ai quand même fait que 5 albums pour l'instant. Ce n'est pas grand chose. Actuellement, j'ai vraiment la vie rêvée du jeune auteur de bande dessinée. Je sais que ça ne durera sans doute pas toute ma vie. Pour l'instant, tout ce qui est pris n'étant plus à prendre, j'en profite outrageusement. Et j'essaye surtout de le mériter en écrivant de bonnes histoires..

Merci

 


par Cubik

Interview réalisée
au Blue Bayou
(395 Chaussée de Louvain à Bruxelles)
dans le cadre de la deuxième rencontre sans dédicace,
le 09/12/2006



© Cubik


Un homme est mort


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Le Monde de Lucie T1

enchaines tome 2
© Futuropolis 2006

Le Déserteur T1

enchaines tome 3
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Toussaint 66


© Delcourt 2002


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