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Malgré un agenda démentiel qui aurait mis au tapis le plus résistant des marathoniens, monsieur Fabrice Parme a consenti à passer quelques instants avec nous, histoire de parler de son actualité brûlante et de survoler son parcours dans le monde du 9e art.
Pour ces instants sympathiques, merci à FB ainsi qu’aux charmantes attachées de presse (S. et J.).

Tout d’abord toutes nos félicitations pour votre dernier album ! Comment est-il accueilli ?

Pour l’instant, grâce aux lecteurs que j’ai rencontrés en dédicace, j’ai de bons retours. Ce que j’ai vu sur internet, en revanche, me paraît assez tranché, c’est-à-dire partagé. Il y a des gens qui n’aiment pas du tout. Je pense qu’ils sont surpris parce que tout le monde a son image de Spirou dans la tête et là, j’arrive avec MA vision du personnage. Donc je peux comprendre qu’ils se disent "hé mais, il n’est pas comme ça Spirou, on n’a pas le droit de faire ceci avec Spirou !". Il faut le temps que les gens s’habituent. Il y en a d’autres qui pensent que dessiner très proprement comme je le fais, ce côté très cartoonesque comme ils disent, très dessin animé, ne se prête pas à l’univers de Spirou. Je ne comprends pas cette réaction, je ne saisis pas ce que ça signifie.

Maintenant pour vraiment savoir si les lecteurs ont apprécié, c’est simple, ce ne sont pas les critiques qu’il faut observer, c’est la courbe des ventes (rires), c’est aussi simple que ça. Sur internet, à droite et à gauche, les gens peuvent raconter ce qu’ils veulent.

 

Le truc, c’est que nous avons voulu faire un Spirou plus destiné aux enfants, aussi pour les enfants, d’abord pour les enfants, mais pas que pour les enfants. Les précédents albums de cette collection one shot étaient plutôt orientés ados-adultes. Le fait de vouloir renouer avec les origines de Spirou –qui est une création pour la jeunesse- a peut-être perturbé des lecteurs qui le suivent depuis des années, qui ont 55 à 75 ans et s’étaient habitués à un héros qui leur correspond en tant qu’adultes mais il n’appartient pas qu’aux adultes.

J’ai bien vu en dédicace, ici au salon de Genève, qu’il y avait effectivement, comme toujours, des collectionneurs (mais que je me rende n’importe où sur terre, ils me retrouveront) mais il y avait beaucoup d’enfants ou des gens qui avaient décidé d’offrir ce livre pour l’anniversaire d’un enfant ; ça, ça me fait plaisir !

Vous mentionnez des critiques lues sur internet. Certains afficionados virtuels n’ont pas apprécié le traitement que vous avez réservé à Fantasio (le jugeant trop "paparazzo", loin de l’amitié de Spirou, voire "salopard"). Que trouvez-vous à leur répondre ?

Je pense que Fantasio a toujours eu un côté farfelu, un peu à côté de la plaque. Là, il est train de travailler, Spirou est aussi en train de travailler. L’un fait son boulot de journaliste et l’autre son boulot de groom. Spirou a Fantasio dans les pattes et Fantasio ne veut pas rater le scoop par lequel il est obnubilé ; il veut utiliser Spirou pour parvenir à ses fins. Cela dit, dans l’histoire, ils se retrouvent plusieurs fois à s’entraider mais, je l’ai lue, cette critique, et je n’ai pas compris. Je ne trouve pas qu’il soit salopard, il est complètement exubérant, plus cabot que d’habitude mais non, je ne le trouve pas salopard.

Je pense qu’en effet, comme on a l’habitude de les voir tous les deux sans arrêt à parcourir le monde, sans vraiment travailler, ils sont comme en vacances, alors que dans "Panique en Atlantique", ils ont le stress du travail ; ça change un peu leur relation. Déjà dans le Spirou d’Emile Bravo (ndlr : "Journal d’un ingénu"), Fantasio venait déranger Spirou en plein travail.

Combien de temps avez-vous hésité avant d’accepter l’expérience Spirou ? Est-ce que compte tenu de la célébrité du personnage, ça peut se refuser ?

Oui, je pense. Ce n’est pas parce que le personnage est reconnu qu’on peut le refuser. Au contraire, si on n’a pas une bonne idée, un bon concept, quelque chose de nouveau, de différent, de frais à apporter à l’univers de Spirou, vaut mieux s’abstenir. Moi, la première question que je me suis posée, c’est quoi faire avec ce personnage.

Si je ne m’étais pas dit "tiens ce serait intéressant qu’il travaille en tant que groom" et des grooms, il y en avait sur les paquebots, avec un dessin un peu années 50-60. Placer Spirou sur un paquebot type France, ça peut être intéressant parce qu’on ne l’a jamais vu, lui qui voyage plutôt en avion et en voiture. Il y a dans le "Dictateur et le Champignon" une page où on le voit apparaître sur un paquebot, il me semble, mais sinon, très rarement, donc il y avait un angle d’attaque qui n’avait jamais été utilisé. Ce terrain vierge a fait qu’on pouvait être original et aller chercher une histoire.

Mais si nous n’avions pas trouvé cet angle, après Emile / Yann et Schwartz qui eux avaient trouvé un concept fort, arriver avec une histoire banale, ça n’aurait pas été intéressant. J’aurais refusé parce que les gens auraient eu raison de me critiquer, c’eut été uniquement pour l’argent et pas pour une autre raison.

Quel est le personnage qui vous a donné le plus de mal ?

Champignac, parce qu’il fallait que j’arrive à le synthétiser, à le faire entrer dans ma façon de dessiner, et c’est un personnage qui a quelque chose de très années 40 je trouve, quelque chose de rond avec plein de petits traits partout et comme là j’étais dans un graphisme très épuré et que je voulais quelque chose de 50-60, il fallait trouver un moyen de le simplifier au maximum tout en lui gardant sa personnalité.

Je m’y suis repris à plusieurs fois avant de trouver un Champignac qui paraîsse plausible. C’est sur lui que j’ai le plus travaillé. Je ne pouvais pas le dessiner comme Franquin le dessine parce que ça n’aurait pas été avec le reste de mon style. Le jeu est de parvenir à prendre tous les personnages et les faire rentrer dans sa façon de dessiner. Lui est ancré dans les canons esthétiques des années 40, avec des trucs très compliqués, il est très compliqué, la façon dont il est structuré, il a un menton en arrière, etc., c’est un jeu de formes complexes, donc pour le simplifier, c’était plus long. Pour construire Spirou et Fantasio, c’est un jeu de deux cercles, on arrive très vite à épurer au maximum.

De quoi êtes-vous le plus satisfait avec Panique en Atlantique ?

Qu’il existe (rires). Là où je suis satisfait, c’est que je me demandais si j’étais capable de faire un album de 62 pages, 4 strips, 703 images, avec quelque chose qui aille rechercher dans les bandes dessinées classiques des années 50-60, que ce soit du côté de Franquin ou du côté d’Hergé, c’est-à-dire : suis-je capable de faire un long travail sur un bouquin et qu’au final le lecteur ait une bonne heure de lecture et un bon divertissement bien rafraîchissant ; puis-je arriver à ça ?

Au final, je pense que j’ai pas mal galéré, sur un paquebot (rires), et je pense avoir réussi le pari que je m’étais fixé. Après, les gens peuvent dire oui ou non mais personnellement, je pense avoir fait ce que je rêvais de faire au moins une fois dans ma vie : un 62 pages, 4 strips, 703 images.

La prochaine étape dans votre carrière : la reprise de Thorgal ou de Blake et Mortimer ?

Ni l’un ni l’autre. Je crois que pour Thorgal, il faut dessiner comme Rosinski et on ne doit pas pouvoir faire autrement. Et Blake et Mortimer c’est pareil : il y a des canons, immuables, dans lesquels il faut rentrer. Spirou est un personnage qui appartient à Dupuis, qui est passé entre plusieurs mains (ndlr : Rob-Vel, Jijé, Franquin, Nic, Tome et Janry, Chaland, etc.). Finalement on peut arriver à retailler le costume du groom, à lui faire des ourlets, à changer le format des épaulettes, etc. On peut s’en emparer, il y a une latitude, une marge possible avec ce personnage mais ce n’est pas possible avec tous les personnages. Plus un perso a été dessiné par un seul dessinateur plus il est difficile à reprendre.

J’ai accepté parce que je savais qu’il y avait cette amplitude mais on m’aurait dit "fais Boule et Bill", j’aurais dit qu’on ne peut le dessiner qu’à la manière de Roba.

Venezia, Ovni, le roi catastrophe, Spirou : vous avez tout fait en tandem avec Lewis Trondheim : est-ce à dire qu’un pacs professionnel est envisagé ?

Non. J’ai souvent travaillé avec Lewis parce qu’on a trouvé un terrain de jeu, une complémentarité entre nous. Lui bosse très vite et moi je suis beaucoup plus lent, je reprends plusieurs fois, donc on n’est pas dans le même tempo mais il y a un vrai terrain d’entente. J’aimerais bien travailler également avec d’autres personnes. Travailler tout seul, ok, mais c’est déjà un métier dans lequel on est tellement seul, que c’est vraiment devenir moine, autiste ou je ne sais quoi.

J’ai un projet avec Aude Picault, j’aimerais bien travailler avec elle parce que déjà je l’aime bien et j’aime sa façon de voir le monde. Egalement parce que c’est une fille et je n’aurais jamais sa vision des choses. Moi, je dessinerais et elle, elle écrirait ; ça peut être intéressant parce qu’elle m’apporterait autre chose que Lewis. Un côté peut-être plus sensible, plus féminin. J’espère que nous parviendrons à quelque chose. J’aime vraiment bien ce qu’elle fait, sa façon de dessiner et sa façon de raconter.

Dans quel état d’esprit vous trouviez-vous à la veille de la sortie de votre Spirou ?

Ce n’est pas mon premier livre mais là, je n’en avais pas sorti depuis longtemps parce que j’ai mis du temps à le faire. Donc c’est un peu la situation du premier bouquin où on a une montée d’adrénaline, on espère que ça va être bien imprimé, bien fait, qu’il n’y aura pas d’erreur, que ceci, que cela.

Bon, lors de la publication du premier livre, on éprouve ces peurs et on se rend compte qu’il y a des erreurs et on le vit assez mal mais quand on a fait -je ne sais pas toutes les bd + les livres d’illustrations + les dessins animés- il y a de l’expérience, et on sait que ce n’est jamais parfait à la première édition. Il y a des petites erreurs, une dans la couleur ici, une faute d’orthographe là. On ne découvre cela que lorsque l’album est imprimé mais on sait qu’on le réimprimera et qu’on corrigera le tir.

Donc à force, on connaît moins le stress. Je ne l’ai malheureusement plus tellement ce stress...

Je l’ai eu un peu en l’occurrence parce que c’est Spirou. C’est quand même assez impressionnant de rentrer dans une librairie et de voir des piles énormes de son bouquin, d’arriver à Paris devant des FNAC et d’avoir des affiches gigantesques avec son dessin, son nom en gros, se dire que quand j’étais ado, je venais dans ce magasin acheter des livres. Je n’aurais jamais pensé qu’un jour je m’y retrouverai de cette façon ; ça paraît irréel. Tellement irréel que finalement on a un peu peur : toutes ces piles, est-ce que les gens vont acheter ça, ce n’est pas possible, et puis on cesse de se rendre en librairies, y’a un peu de stress, et on se dit que après tout, ce n’est pas que de sa faute, c’est l’éditeur qui n’avait qu’à pas en placer autant.

De quel personnage de votre œuvre, vous sentez-vous le plus proche (Adalbert, Giuseppe Pintorello, Fantasio,…) et pour quelle raison ?

De tous les personnages ? (réflexions d’une demi-seconde)

Fantasio ? Non ! Fantasio, c’est plus Lewis. J’arriverais plus à m’identifier à un Spirou qu’à un Fantasio. Je ne suis pas un auguste, j’ai plus tendance à choisir un personnage en creux, Lewis est beaucoup plus flamboyant. Dans la série Spirou, j’aurais tendance à préférer Spirou, tout simplement. Le Roi catastrophe, il y a quelque chose de moi, pas dans le côté insupportable mais dans le côté gamin tout seul où il n’y a pas d’autres gamins autour. Il est un peu livré à lui-même, il faut qu’il se débrouille tout seul et je suis quelqu’un qui a dû se débrouiller assez rapidement tout seul, donc il y a un peu de moi là-dedans.

Mais bon, c’est très difficile pour un auteur de répondre à cela, je pense que ce sont les autres qui arrivent à le dire. Comme il y a un petit peu de nous dans tout ce que nous faisons, il y a des traits de moi dans n’importe quel personnage, dans n’importe quelle forme.

Dans Venezia, je pense que je serais plus Cantabella que Pintorello. Balancer des vannes, tout ça. Même physiquement, même si je suis un garçon, je crois que je lui ressemble plus.

Qui sont les privilégiés qui découvrent votre travail en premier ?

J’aurais tendance à dire mes enfants parce qu’ils viennent toujours voir ce qu’il y a sur ma table. Après, mon épouse, parce qu’elle réalise les couleurs, donc forcément elle lit mais généralement les enfants viennent découvrir avant. Sorti de ce cercle, il y a mes amis mais ils sont au même stade que, ah non, avant il y en a un, c’est l’éditeur ! L’éditeur, son rôle, c’est : premier lecteur. Premier lecteur qui va lire et donner son point de vue. Mes amis découvrent mes albums en même temps que tous les lecteurs. Dès que c’est lâché en librairie, allez, hop, c’est dans l’arène et tout le monde découvre. Généralement, je reçois des exemplaires, je les distribue autour de moi mais je les reçois au moment où ils arrivent en librairies, donc mes amis les découvrent même souvent après tous les lecteurs.

Vous pourriez avoir des avis "amicaux" au fur et à mesure de votre travail, présentant vos planches à certains de vos amis, suivant votre avancement ?

J’essaie de ne pas souler tout le monde avec ça parce que ce serait vite insupportable autour de moi "oh, il ne parle que de son truc !". Comme c’est une chose sur laquelle on travaille tout le temps, si j’en parlais sans cesse autour de moi, on me dirait "tu es égocentrique, tu ne penses qu’à toi, etc. On existe et dehors il y a de la pluie, des arbres, il faut que tu vives pour de vrai".

Parce qu’on s’enferme très vite dans ce métier, on est sans arrêt dans son coin. Il faut donc s’aérer en rencontrant des gens qui ne font pas de la bd, qui ne parlent pas tout le temps de ça. Et dans les familles, c’est ça qui est bien, il y a des tas de gens qui n’en ont rien à faire et c’est tant mieux, il faut que ce soit diversifié. Ainsi, on parle d’économie internationale, de tas de sujets divers et ça m’oblige à m’intéresser à autre chose.

Question d’actualité : que pensez-vous du livre électronique et avez-vous des craintes à propos de la bd électronique ?

Je n’ai pas de crainte. Déjà parce que de toutes façons, on est obligé d’y aller. Si on n’y va pas, on sera piraté, donc allons-y ! Ensuite, mon concept, ce n’est pas "on va tout fermer on va tout empêcher, on va tout bloquer". Il y a beaucoup de gens qui tiennent ce discours en France avec le syndicat. Moi, j’ai tendance à penser que plus une œuvre est vue, plus elle existe. Si elle tourne en boucle dans tous les sens, partout, on finit par savoir qu’elle existe et c’est parce qu’elle existe que les gens se disent "tiens, je l’ai vu sans arrêt, qu’est-ce que c’est que ce truc ?" et finissent par ouvrir le livre et le lire. Alors que le principe de tout retenir pour que les gens ne puissent pas l’avoir sur internet et le trouver uniquement en librairies dans un petit rayon, c’est tellement le contraire d’une œuvre, d’un livre, du but recherché. Un livre, on le fait pour être démultiplié. Plus il est démultiplié, plus il existe et plus ça lui donne un sens.

Je n’ai absolument pas peur de cette évolution technologique. Lorsqu’on me rétorque "si tes couleurs sont dénaturées sur les écrans ? tu les fais très bien chez toi, sur ton pc, faudrait pouvoir les contrôler ensuite" mais de toutes façons, personne ne règle les couleurs de son écran de la même façon ! Et il faudrait contrôler les écrans de tout le monde alors que lorsqu’une bd est prépubliée en presse ou passe dans un petit journal, personne ne râle pour vérifier si la couleur est respectée ou pas.

Je trouve que quelque part, c’est du non-sens et qu’il faut accepter que les choses se vulgarisent, se diffusent.

Je trouve que c’est plutôt une chance, un moyen supplémentaire d’arriver à faire connaître ses œuvres, donc je n’en ai absolument pas peur.

Quel est votre plus ancien souvenir relatif à Spirou ?

"Z comme Zorglub" et "L'Ombre du Z". Livres empruntés à la bibliothèque une bonne dizaine de fois. Je me souviens que je trouvais les couleurs grises et que le design de la base de Zorglub dans la jungle me fascinait.

Trondheim et vous avez fait parler le savant atomiste Sprtschk. Sachant qu'il ne s'exprimait pas du tout dans "Le Voyageur du Mésozoïque", n'avez-vous pas eu peur de finir avec du goudron et des plumes (à cause des fans de Franquin) ?

Il s'exprime à peine. Tout est tourné vers lui, ses inventions. Si on devait tenir compte de l'avis des fans de Franquin, même Franquin n'aurait plus le droit de s'exprimer. Qu'en aurait pensé Franquin ? Je ne sais pas. Il aurait peut-être été amusé de voir son personnage revivre... ?

Quel est l'auteur que vous auriez aimé rencontrer ?

Il y en a 3 :

Goscinny. Guy Vidal qui l'a très bien connu, m'en a beaucoup parlé.

Hergé. Mon professeur de sémiologie qui l'a bien connu m'en a parlé.

Franquin, ceux qui l'ont connu m'en ont parlé.

J'aurais aimé rencontrer des gens dont on m'a parlé...

À l'instar de Cosey, au quatrième plat de ses albums Jonathan, quelle musique proposeriez-vous pour la lecture de vos albums ?

Suivant les albums, la discographie changerait. Pour "Panique en Atlantique", ce serait tout Henry Mancini (période 50/60), Burt Bacharach (période 60), Herbie Hancock (période 60) et une pointe de Beatles première période (jusqu'à Revolver).

Quelle est votre opinion à propos du marché de la bande dessinée à l'heure actuelle ?

La surproduction est un suicide collectif. Il y a de plus en plus d'albums publiés. Belle démagogie. Au final, comme le lecteur ne sait plus quoi choisir, il se dirige uniquement vers les valeurs sûres, les gros tirages. Par contre, les tirages moyens baissent et les avances avec.

Résultat, si cette stratégie permet à certains éditeurs de se maintenir et de faire des bénéfices, cela condamne un bon nombre de jeunes auteurs talentueux à ne pas se développer. Les choses les plus intéressantes, et rarement immédiatement commerciales, sont forcément sapées à la base. Un éditeur qui balance 30 titres sur le marché par mois, envoie ses troupes à l'abattoir. Les choses les plus faciles, les plus prédigérées, les plus convenues ont plus de chances de survie. Ce n'est pas un travail d'éditeur mais un travail de passeur. Le travail d'un éditeur, c'est de choisir parmi les œuvres proposées celles qui méritent d'être lues. Ensuite, l'auteur repéré doit être entouré et défendu. Il faut souvent quelques années et quelques livres avant qu'un auteur intéressant se fasse remarquer et suscite l'intérêt, et il faut encore plus de temps pour qu'un auteur reste.

Pour les libraires, cette surproduction est un désastre. Leurs librairies ne sont pas extensibles et ils ne peuvent pas défendre autant de titres à la fois. Résultat, certains n'ouvrent même plus certaines caisses qu'ils reçoivent et les renvoient directement aux éditeurs.

Alors, il y a une nouvelle alternative pour un auteur pour se faire remarquer : le blog et le buzz qui va avec. Mais voilà, un blog propose principalement une sorte de BD quotidienne et hyper autocentrée. Très adolescente ou post-adolescente. Généralement, les auteurs qui se prêtent à ce jeu nous livrent leurs petits bobos et leur vision du monde ultra dans l'air du temps et ultra convenue. Les lecteurs adhèrent parce qu'ils se reconnaissent immédiatement. Quelle banalité ! Ensuite, la promo facile étant déjà faite, ces blogs se transforment en livres. C'est d'une médiocrité affligeante mais c'est ce qui semble convenir à un large public. Public qui zappe d'un truc à l'autre, qui consomme de façon illimitée et évite surtout de réfléchir.

Qu'est-ce qui est le plus facile à gérer en terme de scénario Trondheimien :
OVNI ou Panique en Atlantique ?

Ce sont deux démarches très différentes. Sans hésiter, OVNI. Pour OVNI, il m'avait donné une partition sur laquelle je pouvais ajouter ou soustraire des courbes de récit. La composition visuelle dictait les choses. Des idées de gags venaient aussi lorsque je plaçais mes éléments. Cela faisait inévitablement varier le récit.

Si on vous proposait de réaliser un album de la série Donjon,
avec quel scénariste aimeriez-vous collaborer ?

Si j'avais dû réaliser un album de Donjon, il existerait déjà. Je crois que ce n'est pas un univers pour moi. Je ne vois vraiment pas comment je pourrais m'amuser avec.

Que pensez-vous des couleurs ?

C'est primordial. Mon dessin est fait pour recevoir la couleur. Pour moi, la couleur n'est pas là pour faire joli, elle participe à la lisibilité de l'image et à la narration.

Si on vous privait de planche, de matériel de dessins... ?

Quelle question sadique ! J'irais sur une plage et je dessinerais sur le sable encore humide. Je trouverais de toutes façons le moyen de créer autrement. Je ferais de la sculpture, du modelage, n'importe quoi...

Que lisiez-vous enfant ? Prenez-vous toujours le temps de lire de la bande dessinée ?

Je lisais principalement des bandes dessinées pour enfants. Les classiques. J'étais déjà passionné par le dessin, les romans me gavaient. Je trouvais qu'il y avait trop d'adjectifs qui ne servaient à rien.

Je prends encore le temps de lire quelques bandes dessinées. Principalement celles de mes amis. Je préfère surtout lire autre chose, des livres sans images sur tout et n'importe quoi. Ça me change du travail...

Quel est votre dernier coup de cœur BD ?

Transat de mon amie Aude Picault.

Avez-vous bénéficié de conseils d'auteurs reconnus ? Il fut un temps où les jeunes auteurs allaient s'abreuver de connaissances et d'expériences auprès des grands anciens (Jijé fut un maître, Franquin accepta volontiers de prêter son aide...) ?
Considérez-vous que c'est toujours d'actualité ?

Je suis passé par l'école d'Angoulême. J'ai eu comme professeur Gigi. Il m'a enseigné pas mal de choses. Ensuite, lorsque j'ai claqué la porte de l'école parce que je m'y ennuyais trop, je suis resté en contact avec lui et il m'a aidé à démarrer. Me donnant 1000 conseils et m'appuyant même auprès de Dargaud (Pilote & Charlie).

J'ai rencontré pas mal de monde depuis 1987. Des auteurs et des éditeurs et des artistes et des producteurs dans l'animation. Donc, j'ai toujours eu des conseils et j'en ai encore aujourd'hui. Je considère que l'apprentissage ne s'arrête jamais. Ça veut dire quoi "être professionnel" ? Qu'on sait tout et qu'on donne des leçons aux autres ou qu'on apprend tous les jours de soi et des autres... ?

Certains auteurs sont altruistes, d'autres pas. Ce n'est pas une question de génération mais seulement une question de personne.

Que vous apporte une séance de dédicaces ?

Tout dépend. Lorsque vous avez devant vous une maman qui demande un dessin pour l'anniversaire de son enfant, cela me fait plaisir parce que c'est un acte généreux. Si un enfant me demande un dessin, c'est encore mieux. Lorsque je me retrouve pour la dixième fois devant un collectionneur, je suis mal à l'aise. Je ne comprends pas l'intérêt de la chose. Qu'un collectionneur ou fan vienne me voir dix fois pour me poser des questions sur mon dernier livre, cela me convient tout à fait et je répondrai toujours avec plaisir et intérêt. Mais pourquoi vouloir posséder 50 signatures d'une même personne alors qu'une seule suffit grandement, non ?

Que pensez-vous de la BD contemporaine ?

Très diversifiée mais pas encore assez. Il y a une surproduction en terme de titres mais trop de choses qui se ressemblent. La Nouvelle BD est devenue une école avec ses codes et ses diktats et j'attends avec impatience le mouvement qui lui cassera le nez. Personnellement, je me méfie des mouvements, je préfère les auteurs qui viennent avec leur petit monde à eux. Ils sont moins stéréotypés et d'une plus grande richesse et profondeur.

Dans le débat "bd : art ou artisanat?", Tardi répond que la BD est un moyen d'expression. Qu'en pensez-vous ?

C'est évidemment un moyen d'expression. Artisanat pour le petit dessinateur sur sa table, peut-être... mais la finalité, c'est le livre. La BD est un art qui utilise l'industrie et qui n'existerait pas sans.

Peut-on citer vos influences ?

Elles sont à chercher du côté de la BD franco-belge classique, du côté du dessin animé américain des années 50/60, du côté de l'Art Déco, de la Sécession Viennoise, du cubisme, du Pop-Art, du design... Elles sont nombreuses, j'absorbe tout ce qui me plaît et je fais une synthèse. Comme j'ai de toute façon ma personnalité, je ne crains pas les influences.

Êtes-vous favorable aux produits dérivés et autres tirages de luxe ?

La BD est une industrie. Si un produit dérivé est bien fabriqué et qu'il ajoute une dimension à l'univers, pourquoi pas. C'est pareil pour un tirage de luxe. Par contre, s'il est question de flouer les lecteurs, de faire des trucs juste pour de l'argent, ça ne m'intéresse pas. La priorité pour moi, reste quand même l'album standard. Qu'il soit lu et diffusé.

Question traditionnelle : qu'aimeriez-vous qu'on retienne de votre œuvre ?

Le genre de question que je ne me suis jamais posée. Je trouve ça tellement prétentieux. Je dessine et j'invente des personnages depuis que je sais tenir un crayon et parler. Je ne me suis pas dit à 3 ans qu'un jour on retiendrait quelque chose de mon œuvre. Il n'y a jamais eu de rupture. Je crée tant que j'ai envie et cela durera toute ma vie. Ce travail, je le fais pour moi, pour apprendre à me connaître et à comprendre le monde. Si cela peut être du bonheur en plus pour les autres, cela me suffit amplement. Maintenant, collectionner les médailles et recevoir des prix, cela ne m'intéresse pas du tout.

Enfin, pour terminer en beauté, notre petit questionnaire express :

Un trait de caractère : perfectionniste

Un défaut : je me dévalorise trop souvent

Un luxe : avoir un peu plus de temps

Un pays où vous pourriez vivre : si Paris n'existait pas, je choisirais Londres.

Un héros : Churchill

Un souvenir d'enfance : la forme du carrelage dans le couloir de l'école maternelle et moi qui me demande pourquoi il est fait ainsi et pourquoi j'existe

Une corvée : devoir voter pour des gens qui ont un problème d'égo pas réglé

Un bonheur : un enfant qui se réveille avec le sourire

Une frayeur : que quelqu'un qui compte pour moi parte un peu trop vite

Ce qui vous énerve : le manque de bon sens

Ce qui vous fait rêver : dormir

Que peut-on vous souhaiter pour la période 2010/2011 ? D'avoir encore un peu plus de temps à consacrer à ceux que j'aime

Si Dieu existe, qu'aimeriez-vous, après votre mort, l'entendre vous dire ?

Dieu existe puisqu'on l'a inventé. Mais ce n'est pas parce qu'il existe qu'une vie existe après la mort. La mort, c'est quand il n'y a plus rien, que tout est terminé. Une fois mort, si on entend encore des voix, c'est qu'on est encore vivant. Ou bien la mort n'existe pas, ou bien on est définitivement mort et Dieu n'existe que pour les vivants. Donc, imaginons un paradis latin avec Dieu et sa barbe en train de me parler... qu'est-ce qu'il pourrait bien dire... je n'en sais rien, j'ai horreur de parler à la place des autres... Il commencerait certainement par me dire bonjour, ensuite il chercherait à me mettre à l'aise en me demandant si le voyage n'a pas été trop long, si j'ai envie de me détendre ou de boire quelque chose... J'imagine quelque chose comme ça et ça me suffirait. De toute manière, je serais tellement sidéré que je mettrais certainement des années avant de me rendre compte que je suis dans une autre réalité.

Merci beaucoup.

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Réalisée par Hobbes lors du Salon du Livre de Genève (28 avril - 2 mai 2010)


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Walter Polo
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2 tomes parus

Venezia
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Le Roi catastrophe
9 tomes parus

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Spirou & Fantasio t.6
Spirou et Fantasio tome 6
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