par Guewan

Interview réalisée le 02
mai 2004 au Salon
International du Livre
de Genève
(adaptée de l'anglais)


Carnet de voyage


© Top Shelf 2004

Blankets


© Casterman 2004

Adieu Chunky Rice


© Delcourt 2002


Chronique de Blankets

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© Thompson


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- 9è monde

Bonjour Craig


Bonjour (en français dans le texte) 'in my bad french'

Comment as-tu commencé la BD ?

© Thompson

J'ai eu beaucoup de boulots pourris... Voyons voir. En fait, j'ai commencé à faire des BD juste en me lançant, c'est tout. Je faisais des photocopies à Kinko's, ou n'importe où je pouvais en faire des gratuites. C'était au moment du 'do-it-yourself movement', où tout le monde se lançait dans la BD, les fanzines.. du moment qu'on était publié.

C'est aussi ainsi que j'ai rencontré mon éditeur Top Shelf. On s'est rencontré grâce à une mini bd que j'avais faite, sur laquelle je bossais plus ou moins encore à ce moment là, puisqu'elle est devenue par la suite un album complet, un de ses premiers qu'il ait d'ailleurs édité.

Mais j'ai surtout eu des jobs pourris : le telemarketing, McDonald's, une sandwicherie, un magasin d'informatique, un centre commercial, l'emballage de cd dans un entrepôt de cd, chauffeur de la camionnette qui livre les journaux.. puis je suis devenu graphiste pour ce même journal (maquette des pubs), puis j'ai atterri dans une agence de pub, puis je suis devenu animateur pour un musée pour les enfants, puis graphiste chez un éditeur de BD. Et c'est à ce moment là que j'ai eu une grosse tendinite, je ne pouvais plus dessiner, ni travailler, alors j'ai démissionné.

C'est quasiment juste après que Nickelodeon (chaîne anglophone des pour les enfants NDIR) m'a contacté pour travailler.. et c'est la raison principale pour laquelle Blankets a pu être fait parce que je bosse pour eux en tant qu'illustrateur free lance depuis 6 ans.

Comment en es-tu arrivé à être publié en France ?

En fait, je suis venu en France il y a 3 ans pour trouver un éditeur pour Goodbye Chunky Rice (et pour Blankets en fait aussi). A la fin de mon voyage, L'Association voulait publier Blankets. Et il y avait d'autres éditeurs qui le voulaient aussi.. tous voulaient le publier mais ne semblaient pas intéressés par Chunky Rice. Certains m'ont même dit que si je les laissais publier Blankets, ils publieraient aussi Chunky Rice. Mais j'avais cette idée en horreur.

Du coup, lorsque quelques jours avant mon départ, mon ami Valéry de la Comète de Carthage, qui possède un petit label d'édition (9è monde NDIR), me dit qu'il était prêt à publier Chunky Rice, j'en fus vraiment ravi. Mais quand je suis revenu aux Etats-Unis, mon éditeur Top Shelf m'apprit qu'en fait il avait parlé à quelqu'un d'autre en France de Chunky Rice. Nous avons alors eu une grosse discussion 'animée'.. Car je voulais que le bouquin soit édité par mon ami, même s'il n'offrait pas beaucoup pour le faire, et mon éditeur voulait le faire faire à cet autre éditeur, qui me semblait 'pourri'. Après un long combat, Delcourt nous a semblé être la solution puisqu'ils avaient acheté, entre autres, les droits de From Hell. Chris leur a alors proposé de leur montrer Chunky Rice et Guy (Delcourt NDIR) l'a accepté. Ce fut un beau jour pour moi parce qu'au final je trouve que c'est un bon éditeur, avec de l'expérience, et mon éditeur fut ravi par le côté financier de l'affaire.

Pour certains, cela peut sembler bizarre que Blankets ait été édité par Casterman
au lieu de Delcourt.. Pourrais-tu nous expliquer ce choix ?

La raison principale est que Benoit Peeters me contacta quelques mois avant que l'édition anglaise ne sorte, car il avait lu les photocopies du bouquin que j'avais fait parvenir à Art Spiegelman à New York, alors qu'il rendait visite à ce dernier. Après les avoir lues (et ce malgré que c'était une version pourrie), il me proposa par mail que Casterman le publie en France. Ce fut un sentiment de fierté que Benoit Peeters me contacte pour cela, et ce même avant la sortie de l'édition anglaise ! Ce fut donc quelque chose de non planifié, et fait en avance.. Ce n'est que par la suite que je me suis inquiété des aboutissants financiers et du fait que Delcourt allait être furieux parce que je ne leur ai même pas proposé le projet ! Ce fut donc quelque chose de vraiment spontané.

Il y a quelques mois, tu n'étais pas connu en Europe et maintenant tu es à Paris, Genève, Barcelone, LyonÖ bref le tour de l'Europe. Comment le vis tu ?


© Thompson

C'est fatigant. J'aime rencontrer des gens, j'aimerais avoir plus de temps pour apprécier l'Europe parce je suis tout le temps en train de dédicacer. Je ne pense pas que ce soit la meilleure façon de voyager en Europe. Je suis heureux du succès de l'album mais ça m'est égalÖ si tu vois ce que je veux dire.

A propos de tes albumsÖ Tu m'as dit que Chunky Rice était en quelque sorte autobiographique. As-tu utilisé les même personnes dans Chunky Rice et Blankets ?

Oui, la fille est la même pour les deux albums. Et c'est toujours la même à l'heure actuelle. J'ai quitté M. dans le Wisconsin parce que cette fille m'a brisé le cúur. La raison pour laquelle j'ai commencé Blankets est que j'attendais après elle, puis nous nous sommes mis ensemble pendant que je travaillais sur Blankets, mais maintenant notre relation est terminée et c'est la raison pour laquelle je suis en Europe en ce moment. Alors oui, ils sont reliés.

Chunky Rice est à la fois doux et amer : le personnage est mignon mais il lui arrive des choses très dures. Est-ce une sorte de critique de la société?

Analyse psychologique de mon travail? (rires)

Les gens ont souligné que le personnage principal, Chunky Rice, est à peine un personnage : il est muet, il ne fait pas vraiment grand chose, des choses arrivent autour de lui et il est comme un observateurÖ

Je peux m'identifier à cela d'une certaine façon, comme ressentir cette sorte d'isolement muet, regardant les choses se passer plutôt que d'être acteur de celles-ci. Les choses se passent seulement autour de moi.

On pourrait donc dire que tu es Chunky Rice ?

Et bienÖ Merle (l'oiseau dans Adieu Chunky Rice NDIR) est comme ça aussi. Et quandÖ Certaines personnes ne comprennent pas quand MerleÖ Je ne sais pas si c'est un spoiler maisÖ  quand il arrache ses ailes. Pour moi, ça reflétait tout à fait cette autodestruction que l'on retrouve chez la plupart des gens.

A propos de Blankets, l'album fait environ 600 pagesÖ
Quand tu écrivais et dessinais, pensais-tu aux lecteurs..

Oui tout le temps.

Öcomme imaginer si ceci ou cela allait les intéresser?

Oh oui, pour sûr, c'était ma principale préoccupation : que les gens ne puissent pas s'y identifier, ou qui pourrait s'intéresser à ma petite vie protégée d'habitant du mid-west. Et j'étais aussi inquiet par rapport aux gens qui se prendraient au jeu, comment réagiraient-ilsÖ Il y avait donc pas mal d'inquiétudes. Et elles ont été effacées, je pense.

As-tu eu des réactions de la part de tes amis, de ta familleÖ à propos de Blankets ?

Mes amis et mon frère ont aimé, mais pas mes parents. Pourtant, ils l'acceptent mieux avec le temps et je pense qu'ils sont fiers de son succès, mais ils ne l'aiment pas quand même. Ils disent que c'est une sorte d'acte de propagande pour Satan. Ils n'aiment pas le fait que j'aie abordé les problèmes religieux dans l'album. Mais à part ça, l'album a été très bien accueilli mais je ne sais même pas ce que Raina, la fille du lycée, en a pensé. Et je m'inquiète un peu par rapport à ça.

Aux Etats-Unis, et dans les pays anglo saxons, la religion est très importante dans l'éducationÖ Tu as grandi avec elle. Comment as-tu vécu le fait d'écrire à ce propos ?
N'y avait-il que de mauvais souvenirs ?

Je l'ai évité pendant longtemps : ce n'était pas l'histoire que je voulais raconter, ce n'était pas le thème que je voulais aborder, ça me paraissait insipide et c'est apparu sur les pages de façon presque inconsciente et c'est peut être devenu le thème le plus important de l'album.

Je réfléchissais beaucoup à ces aspects en travaillant sur l'album et j'y réfléchis encore maintenant. D'une certaine façonÖ je veux dire que je ne réfléchis pas au fait de vouloir être chrétien ou non. J'ai pris ma décision à ce sujet. Mais je réfléchis encore à toutes les conséquences que cela implique. Il s'agit de doutes et de désapprobations personnels et je me sens parfois pas assez les pieds sur terre et ancrés dans la réalité pour faire le point.

Ce sont donc les choses contre lesquelles je lutte. Mais je pense que j'ai aussi retiré de bonnes choses de cette espèce de réflexion religieuse : l'humilité, pas d'attachement aux choses matérielles et me sentir concerné par le bien-être d'autrui. Donc de bonnes choses aussi.


© Thompson - 9è monde

As-tu des projets en ce moment ?

Oui, j'ai commencé à travailler sur mon prochain album, avant de partir pour ce voyage. J'ai dessiné environ 60 pages mais je pense que ça sera encore un gros album comme Blankets, avec 600 pages. Ce n'est pas du tout autobiographique, c'est fantastique : une espèce d' « Arabian nights »Ö Comment l'appelez-vous ? « Milles et une nuits » (NDIR : en français dans le texte).

C'est très personnel et c'est en même temps aussi éloigné de moi que ça peut l'être. C'est fantastique, il y a toutes ces espèces de connexions avec la culture islamique et cela regroupe aussi ce que mon ami appelle 'l'orientalisme', comme nombre de romans fantastiques basés sur la culture islamique. C'est une sorte de roman d'aventure, surtout une romance. Mais pour moi , cela parle de traumatisme sexuel. C'en est le thème principal.

Comment travailles-tu?
Ecris-tu le script puis le storyboard ou est-ce que tout vient en même temps ?

Oui, j'écris et dessine en même temps. Cependant, avec ce nouvel album, je dessine un fil conducteur, comme tu le ferais pour une thèse ou un mémoire de fin d'études, de l'histoire complète. Et maintenant j'écris et je dessine un rough. Quand j'aurai fini ceci et ajouté cela, je commencerai les pages définitives.

Et pour Chunky Rice et Blankets?

Chunky Rice a été plus spontané car j'ai simplement commencé à le dessiner. Il faisait peut être 20 ou 30 pages quand j'ai réalisé que je devrais définir comment il allait se terminer. C'est à ce moment que j'ai pris un peu de recul et que j'ai réalisé le rough pour pouvoir voir la fin.

Merci Craig !
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